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Yahya Jammeh, ou la versatilité au pouvoir


L’ex-président gambien Yahya Jammeh, 27 septembre 2009.

Yahya Jammeh, qui a finalement quitté le pouvoir et la Gambie samedi soir, face à une intervention militaire ouest-africaine et sous intenses pressions internationales, n'aura cessé de décontenancer son peuple et ses voisins, tout au long de son règne de 22 ans.

Jusqu'au décollage du jet privé qui l'a emmené, en compagnie du président guinéen Alpha Condé, beaucoup de Gambiens croyaient encore possible un retournement de dernière minute, bien qu'il ait annoncé son départ dans une intervention télévisée dans la nuit de vendredi à samedi.

"J'ai décidé aujourd'hui en conscience de quitter la direction de cette grande nation, avec une infinie gratitude envers tous les Gambiens", a-t-il déclaré.

"En tant que musulman et que patriote, j'estime qu'il n'est pas nécessaire qu'une seule goutte de sang soit versée", a affirmé celui que nombre de ses compatriotes considèrent comme un dictateur impitoyable.

"La paix et la sécurité de la Gambie sont notre héritage collectif, que nous devons protéger et défendre jalousement", a estimé Yahya Jammeh.

Soupçonné de vouloir à tout prix s'accrocher au pouvoir, qu'il a exercé sans partage, il avait étonné le monde en félicitant chaleureusement le 2 décembre son opposant Adama Barrow pour sa victoire à l'élection présidentielle, avant de se raviser une semaine plus tard, un revirement à l'origine de la crise.

Dans un appel téléphonique enregistré et télévisé à l'insu de son interlocuteur - un procédé réitéré cette semaine aux dépens de la présidente libérienne Ellen Johnson Sirleaf - il évoquait alors en plaisantant une possible reconversion dans l'agriculture à Kanilai, son village natal (ouest).

Un tel épilogue aurait marqué un retour aux sources pour ce fils d'une famille paysanne, d'ethnie diola - présente en Gambie et au Sénégal.

Porté à la tête de l'Etat par un putsch sans effusion de sang en 1994 dans cette ex-colonie britannique enclavée dans le Sénégal à l'exception d'un étroit littoral atlantique, il a été élu une première fois en 1996, puis réélu trois fois.

Yahya Jammeh a longtemps pu compter sur la peur pour garder la majorité des Gambiens dans le rang: peur des pouvoirs mystiques qu'il revendique, peur de la répression - parfois sanglante - de toute contestation, peur de sa mainmise sur les forces armées dont il est issu...

- Président thaumaturge -

Lieutenant de 29 ans lors de sa prise du pouvoir, cet amateur de lutte au physique imposant, marié et père de deux enfants, a troqué l'uniforme contre de luxueux boubous.

Outre ce changement vestimentaire, il a ajouté à son nom de naissance une série de titres honorifiques. Il se fait appeler "Son Excellence Cheikh Professeur El Hadj Docteur", ainsi que, depuis quelques années, "Babili Mansa", ayant le double sens de "bâtisseur de ponts" et "roi défiant les fleuves" en mandingue, une des langues régionales.

Après des études secondaires à Banjul, il s'engage en 1984 dans la gendarmerie. Jusqu'en 1992, il commande la police militaire à deux reprises.

En 1996, il prend sa retraite de l'armée avec le grade de colonel, crée son parti et se présente à sa première présidentielle, qu'il remporte.

Vantant ses prétendus pouvoirs mystiques, il dit pouvoir traiter l'asthme, l'épilepsie, et "guérir" la stérilité et le sida avec des plantes et des incantations mystiques donnant lieu à des séances collectives filmées et diffusées par les médias publics.

Il cultive aussi l'image d'un musulman pieux, apparaissant régulièrement Coran et chapelet en main.

En décembre 2015, à la surprise générale, il proclame la Gambie république islamique, sans conséquence immédiate sur la vie quotidienne des quelque 2 millions d'habitants, dont environ 90% sont musulmans et près de 8% chrétiens.

Yahya Jammeh s'illustre aussi régulièrement par des déclarations fracassantes, notamment contre l'homosexualité, les puissances occidentales ou la Cour pénale internationale (CPI), dont il a retiré la Gambie en octobre, bien que la procureure soit son ancienne ministre de la Justice.

Il lui arrive fréquemment de menacer de mort tous ceux qu'il considère comme des fauteurs de troubles, pour adopter en d'autres circonstances un ton parfaitement posé.

Son régime est accusé de violations systématiques des droits de l'Homme, critiques qu'il balaye systématiquement.

"Peu importe ce que les gens disent de moi, je n'en suis pas touché", avait-il dit en déposant sa candidature en novembre. "C'est entre moi et Dieu".

Avec AFP

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