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"On s'est barricadés": le désarroi d'un capitaine face aux migrants

  • VOA Afrique

Refugiés et migrants africains quittant les eaux territoriales libyennes à bord d'un canot pneumatique surchargé, le 5 mars 2017. (AP Photo/Santi Palacios)

Carmelo Cuzzolino, capitaine chargé de la sécurité d'une plate-forme pétrolière libyenne, a passé deux jours avec plus d'un millier de migrants en détresse à bord: une folie qu'il sait devoir probablement revivre encore.

"Cela fait 30 ans que je suis capitaine par ici, j'en ai vu passer des migrants... Mais ça, c'était la première fois !", raconte ce marin italien de 60 ans, joint lundi par téléphone alors que son bateau s'apprêtait à repartir de Palerme, en Sicile.

Le Vos Thalassa, un grand remorqueur rouge de 60 mètres, ressemble comme deux gouttes d'eau au Vos Prudence affrété par l'ONG Médecins sans frontières (MSF) pour secourir les migrants au large de la Libye et qui a débarqué dimanche près de 1.500 migrants à Naples.

Mais son rôle à lui est de patrouiller autour d'une plate-forme pétrolière libyenne située à 70 milles nautiques de la Libye.

Vendredi en début d'après-midi, les garde-côtes italiens à Rome lui ont demandé de secourir une quarantaine de migrants, en assurant que deux vedettes parties de l'île de Lampedusa viendraient les récupérer.

Mais au fur et à mesure que de nouveaux canots de migrants sont signalés, c'est le contraire qui se produit. Les deux vedettes portent secours aux migrants et les déposent sur le vaste pont du Vos Thalassa avant de repartir pour une autre opération.

"A minuit et demi, je me retrouve avec 1.042 personnes à bord, dont une cinquantaine de femmes, 15 enfants, et sept cadavres qui me sont arrivés déjà dans des sacs hermétiques", raconte le commandant.

Il ne sait pas qui sont ces morts mais beaucoup succombent au fond des canots, morts de froid, de déshydratation, asphyxiés par les émanations de carburant ou étouffés sur ces embarcations surchargées.

Un navire militaire italien est en route pour récupérer les migrants, mais le temps d'arriver, il affiche déjà complet.

Au total, plus de 10.000 migrants ont été secourus au large de la Libye la semaine dernière, dont 3.400 pour la seule journée de vendredi: il n'y a pas d'autre navire disponible, le Vos Thalassa doit mettre lui-même le cap sur la Sicile.

Conditions infernales

Les conditions à bord sont infernales. Sans eau, sans vivres, sans couvertures, les migrants sont nerveux et beaucoup deviennent menaçants, voire agressifs. En face, l'équipage ne compte que 14 hommes.

"Nous nous sommes barricadés à l'intérieur", raconte le capitaine. L'équipage laisse seulement les femmes et les enfants entrer pour utiliser les toilettes du bord.

Samedi à la mi-journée, un navire des gardes-côtes, déjà lui-même chargé de migrants, vient fournir des bouteilles d'eau et de la nourriture, mais si ce ravitaillement calme un peu les esprits, les distributions sont périlleuses.

"Quand ils voyaient la nourriture, ils se jetaient sur nous. On leur disait d'organiser des queues mais ils ne comprenaient pas", explique le commandant Cuzzolino.

Interdit de débarquer ses passagers en Sicile avant la fin du G7 de Taormina samedi, le Vos Thalassa reçoit l'ordre de contourner l'île pour accoster dimanche en début d'après-midi à Palerme.

L'évacuation des migrants sur le Vos Thalassa a duré jusqu'à 3h du matin, après quoi l'équipage s'est employé pendant des heures à nettoyer et désinfecter le pont.

Selon des médias italiens, les policiers de Palerme ont arrêté parmi les migrants un Marocain de 39 ans recherché pour trafic de drogue ainsi qu'un Nigérien de 22 ans désigné comme passeur par de nombreux autres migrants, qui ont raconté avoir traversé le Sahara enfermés dans des camions frigorifiques avant de subir de longs mois de violences et de privations dans des camps en Libye.

"Nous ne pouvons pas faire ça", explique le capitaine. "Sauver des vies en mer, mettre 150 personnes à l'abri, leur donner à manger et prendre soin d'eux le temps que quelqu'un vienne les chercher, ça oui, bien sûr". "Mais faire du stockage pendant 48 heures, c'est mettre en danger la vie de tout le monde. Le bateau, l'équipage, les migrants", insiste-t-il.

Mais le capitaine sait bien qu'avec le beau temps qui s'installe, il va voir d'autres migrants autour de sa plate-forme. Et que si les navires militaires ou humanitaires sont déjà pleins, Rome fera encore appel à lui.

Avec AFP

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