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Les Africains dubitatifs sur la francophonie de Macron


Le président français Emmanuel Macron au Palais de l'Elysée, Paris, le 16 mars 2018.

"Personne ne se départira du passé colonial par de belles phrases": des intellectuels africains craignent que le "grand plan" pour la francophonie qu'Emmanuel Macron annonce le 20 mars soit un nouvel instrument au service de la "Françafrique".

"La langue française est autant, voire davantage, africaine que française", avait lancé le président français au Burkina Faso en novembre. "Elle a un avenir et cet avenir se joue en Afrique", avait-il ajouté, dans un appel du pied envers un continent où "le français sera la première langue" d'ici à 2050, selon des prévisions parfois jugées optimistes.

Pour accompagner cet essor, dû à l'explosion démographique de l'Afrique, le président annoncera le 20 mars un "grand plan pour la langue française et le pluralisme" qui cherchera à se distancer de l'ère coloniale.

Mais, sur le continent, les intellectuels francophones interrogés par l'AFP sont loin d'être convaincus.

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"S'il s'était effectivement départi du passé colonial, il aurait consulté, écouté et dialogué davantage. Cette vision unilatérale, jupitérienne peut-être, ne trouvera aucun écho favorable à Dakar comme à Djibouti, à Casa comme à Kinshasa", tranche ainsi Abdourahman A. Waberi, écrivain franco-djiboutien.

"D'énormes enjeux géopolitiques se jouent, sous couvert de francophonie", accuse ce professeur à la George Washington University de Washington, dénoncant le fait que selon lui, la France, est "la première à emboîter le pas" quand l'Organisation internationale de la Francophonie, basée à Paris, apporte du "crédit politique aux dictateurs africains lors des élections".

"A n'écouter que les potentats africains, l'Elysée perd toute crédibilité", assène-t-il. Ainsi, du "grand plan" Macron à venir, M. Waberi n'attend "rien": "Tout ce cinéma se résume à un seul mot : communication".

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"La Francophonie demeure la continuation de la politique étrangère française, l'espace de prédilection de l'ingérence de la France dans les politiques de ses anciennes colonies", estime le Franco-Congolais Alain Mabanckou, qui a refusé récemment une invitation du président Macron à participer à l'élaboration de son "grand plan", demandant d'abord qu'il "prouve" qu'il a "tourné la page" du passé colonial.

"Une refonte totale de la Francophonie institutionnelle est inéluctable. La +francophonie verticale+, celle émanant de la France et de Paris, devrait disparaître pour, comme dirait la philosophe (franco-congolaise, ndlr) Yala Kisukidi, que naisse enfin la +francophonie horizontale+, celle des peuples, pour les peuples, et rien que pour les peuples", explique à l'AFP M. Mabanckou, professeur à l'Université de Californie à Los Angeles (UCLA).

Une langue 'dénationalisée'

"Aucune des parties en présence ne se départira du passé colonial par de belles phrases", avertit l'écrivaine camerounaise Hemley Boum.

La Francophonie "permet à la France de continuer de soutenir activement des potentats qui brutalisent leurs peuples en français", accuse lui aussi le Camerounais Achille Mbembé, théoricien du postcolonialisme.

Mais ces intellectuels relèvent aussi que si la francophonie institutionnelle est, selon eux, le bras armé de la Nation française, la langue française, elle, a réussi à se "dénationaliser".

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"Elle n'est plus le monopole de la France. Qu'Emmanuel Macron le répète après nous est une bonne chose. Il faudrait maintenant qu'il en tire toutes les conséquences", juge Achille Mbembé, professeur à l'Université du Witwatersrand, en Afrique du Sud.

"La plupart des Africains disent oui à la langue et, par contre, non à la francophonie", rappelle M. Mbembé.

Plus d'un demi-siècle après la décolonisation, la langue française, un "butin de guerre" comme la qualifiait l'écrivain algérien Kateb Yacine, s'est hissée au-delà de la politique.

Mais si le français n'appartient plus à la France, il faut dès lors sortir de la subalternité qui voudrait que Paris dicte la politique dans le monde d'une langue qui n'est plus exclusivement sienne.

"Oui à la langue en tant que langue-monde et non pas la langue d'un pays particulier qui distingue entre ses fils et filles d'un côté, et les étrangers de l'autre", souligne M. Waberi.

"Non à une littérature française hissée au firmament d'un côté, et de l'autre, une littérature francophone réservée à ceux et celles qui viennent d'ailleurs, même si, comme c'est souvent le cas, ils ont la nationalité française, voire sont nés français", exhorte le romancier.

Avec AFP

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