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Les habitants du Plateau enterrent leurs morts et s'enfuient au Nigeria


Les gens évacuent leur ferme après l’attaque des pasteurs Fulani contre leur, à Nghar, près de Jos, Nigeria, le 27 juin 2018.

Ils reposent sous un vaste monticule de terre recouvert de branches épineuses pour que les charognards ne viennent souiller leur sépulture: depuis dimanche, 79 corps ont été enterrés dans un champ de Nghar, dans le centre du Nigeria, après des tueries de masse.

Au total, une douzaine de villages de l'Etat du Plateau ont été attaqués au cours du week-end par des hordes d'assaillants armés de kalachnikovs et de machettes. Ils ont massacré plus de 200 personnes, mais ce bilan officiel pourrait s'avérer beaucoup plus lourd.

D'après les témoignages d'habitants recueillis par l'AFP et corroborés par une source policière, des centaines d'hommes "vêtus de noirs" et pour certains masqués ont encerclé à pied les différentes localités depuis les collines environnantes, avant de commencer à tirer.

Difficile d'imaginer pareil enfer, dans ce paysage à couper le souffle qui alterne entre dômes rocheux et plaines agricoles fertiles où transhument paisiblement des troupeaux de vaches.

Mafwak Mature, 68 ans, explose en sanglots devant la fosse commune où sont enterrés ses voisins: "Ceux qui nous ont attaqués ont tout brûlé. Ma maison a été rasée, ils ont emporté tout ce qui pouvait être utile, les motos, les engrais que j'utilisais pour ma ferme, même la télévision".

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"Tout ce qu'il me reste, ce sont les vêtements que je porte là", articule le vieil homme en montrant son costume gris élimé par le temps.

En entendant les premiers coups de feu samedi vers 15 heures, dans ce village isolé en pleine brousse, le réflexe de nombreux habitants de Nghar a été de se calfeutrer chez eux, en implorant Dieu de les épargner.

Treize personnes d'une même famille ont ainsi été piégées, brûlées vives lorsque les bandits ont mis le feu à leur maison. Leurs squelettes calcinés ont été évacués le lendemain sur des morceaux de tôle, vestiges de toitures emportées. Ceux qui tentaient de fuir ont été froidement abattus.

- Accès à la terre -

A Nghar comme dans les autres villages attaqués, tous accusent les "éleveurs peuls" nomades et musulmans, d'avoir perpétré les violences dirigées contre les communautés "indigènes" d'agriculteurs majoritairement chrétiens: énième acte d'un cycle de représailles sans fin qui ravage les régions centrales du Nigeria depuis des mois.

Les circonstances de ces massacres restent floues, de même que l'identité des assaillants. Mais, dans le pays le plus peuplé d'Afrique avec 180 millions d'habitants, où la croissance démographique explose, l'accès à la terre et à l'eau est le premier enjeu de ce conflit qui prend une dangereuse tournure identitaire et religieuse.

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Historiquement le Plateau est l'une des zones explosives entre chrétiens et musulmans, qui représentent environ chacun la moitié de la population nigériane.

Mais contrairement à ce qui se passe dans les Etats voisins comme Benue ou Taraba, théâtre de sanglants affrontements intercommunautaires depuis janvier, une paix fragile régnait ces dernières années, notamment grâce aux efforts de réconciliation menés par les autorités et des ONG.

Avec ce regain de tensions, certains peuls sédentarisés qui cohabitent et commercent depuis plusieurs générations avec les Berom, l'ethnie locale majoritaire, craignent d'être assimilés aux fauteurs de troubles.

"Ceux qui sont venus sont des étrangers, nous ne savons pas qui ils sont", affirme à l'AFP le chef de la communauté peule de Nghar, Chiroma Yaçu. "Je suis né ici, mon père a terminé ses jours ici, nous avons toujours vécu en paix tous ensemble, jusqu'à cette sale journée".

- Chemin de l'exode -

Mais la méfiance règne désormais: à côté des maisons éventrées, devant lesquelles reposent des carcasses de voitures encore fumantes, les victimes chrétiennes montrent du doigt avec rancœur les quartiers musulmans, pour la plupart épargnés par le déferlement de violence.

Dans le village de Ganaropp, où 35 personnes ont été tuées le même jour, "ceux qui se sont réfugiés dans la mosquée ont eu de la chance", souligne Pam Nuhu, 54 ans.

"Quand les tirs ont commencé, vers 17h30, nous terminions notre repas du soir. J'ai dit à ma famille de courir pour sauver leur vie", raconte avec calme ce père de sept enfants. "Mon fils aîné a pris une balle entre les deux yeux. Il avait 19 ans et venait de terminer son lycée".

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Comme ceux qui ont tout perdu, Pam Nuhu a décidé de prendre le chemin de l'exode. Matelas, télévisions, bassines en plastique et sacs de riz sont chargés sur les toits de vieilles voitures brinquebalantes ou dans des camions de marchandises.

Dans un silence de mort, les familles sont escortées par des militaires ou des policiers armés jusqu'aux dents, et prennent la route les unes après les autres en direction des villes voisines, protégées par d'imposants check-points.

"Je m'en vais à Mangu parce que j'ai peur, j'ai vraiment peur", explique Paulina Auta, les bras chargés d'énormes paquets.

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"Je ne sais pas ce que je vais faire, je vais devoir tout recommencer à zéro, mais si je reste ici, je crains qu'ils ne reviennent et refassent la même chose".

Avec AFP

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