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En Gambie, l'incertitude politique ravive les projets d'émigration


Les forces de sécurité gambiennes massivement déployées à Banjul, Gambie, 5 décembre 2016.

Comme de nombreux jeunes Gambiens désespérés, Ansu Sanyang se préparait à émigrer pour fuir la pauvreté et un régime répressif. Il y a renoncé en apprenant la défaite électorale de Yahya Jammeh, mais reconsidère désormais le projet depuis que ce dernier a décidé de s'accrocher au pouvoir.

Yahya Jammeh, qui a gouverné sans partage pendant 22 ans ce petit pays anglophone en Afrique de l'Ouest, a d'abord reconnu le 2 décembre avoir été battu aux urnes par Adama Barrow. Mais il a fait volte-face cinq jours plus tard et rejeté les résultats accordant la victoire à cet homme d'affaires encore inconnu du grand public six mois plus tôt.

Son parti a demandé l'annulation du scrutin à la Cour suprême, qui doit examiner son recours le 10 janvier, soit neuf jours avant l'expiration du mandat de Yahya Jammeh.

Depuis, ce pays de moins de deux millions d'habitants est plongé dans une crise post-électorale complexe aux conséquences imprévisibles. Yahya Jammeh entend demeurer à la tête du pays tant que la Cour n'aura pas rendu sa décision, mais Adama Barrow compte présider dès le 19 janvier, soutenu en cela par de nombreux pays et institutions...

Cette incertitude douche l'espoir d'Ansu Sanyang, 25 ans, chômeur, aîné de sa fratrie et honteux d'être incapable de soutenir sa famille.

Après avoir multiplié les petits boulots, il était prêt à prendre la route de l'émigration clandestine, qu'on appelle ici le "Back Way" - le chemin de traverse -, quitte "à mourir".

Mais dans la perspective d'une nouvelle Gambie, "j'ai changé d'avis", révèle-t-il à l'AFP. Plus question de partir, "j'étais heureux, très heureux" de la victoire de Barrow, dit-il.

Moins d'un mois plus tard, l'exaltation a fait place à la perplexité. Et Sanyang repense à partir, "pour sa famille", assure-t-il, car "nous n'avons aucune aide".

Certains jours, il gagne 250 dalasis (5,5 euros) mais peut empocher quatre fois plus quand la chance lui sourit: il aide alors des pêcheurs à débarquer leurs captures ou des ouvriers à casser des briques sur des chantiers, entre autres petits boulots.

'Ce n'est jamais le paradis'

Environ 60% de la population en Gambie vit dans la pauvreté, dont le tiers avec moins d'1,20 euro par jour, selon un rapport de l'ONU en 2014.

Ceux qui reçoivent des contributions de leurs proches à l'étranger s'en sortent mieux que d'autres. Rien que cela mérite de risquer sa vie sur le Back Way, estime Sanyang. "Ce n'est pas bon pour moi de rester assis ici", dit-il.

Les Gambiens occupent la première place par rapport à la population parmi les nationalités de migrants qui traversent la Méditerranée au péril de leur vie pour atteindre l'Italie, selon l'Organisation internationale des migrations (OIM).

Dans un entretien avec l'AFP début décembre, Adama Barrow disait comprendre pourquoi ses compatriotes émigrent. Il connaît aussi les difficultés qu'ils affrontent dans les pays d'accueil, lui-même ayant vécu en tant qu'immigré pendant trois ans et demi en Grande-Bretagne, où il fut vigile de supermarché - il ne s'étend toutefois pas sur cette période de sa vie.

"Il y a une crise en Gambie, c'est pourquoi les gens empruntent le Back Way. Quand on entend le nom Europe, on pense que c'est le paradis, mais ça ne l'est jamais", remarquait Adama Barrow.

Traumatisme vivace

Yahya Jammeh pense différemment. Pour lui, ceux qui émigrent clandestinement le font par "choix", "pas à cause de la pauvreté", a-t-il dit durant sa campagne électorale.

En mai 2015, il était allé jusqu'à incriminer les familles des migrants, oublieuses selon lui des conditions de voyage et de vie des leurs en Europe. "Tout ce qui les intéresse, c'est l'argent qu'ils leur envoient", avait-il accusé.

En dépit des risques connus, de nombreux Gambiens se disent encore prêts à quitter leur pays, qui compte une importante diaspora ayant aussi fui la répression. Le régime de Yahya Jammeh est accusé de nombreuses violations des droits de l'Homme, des accusations que Jammeh lui-même balaie régulièrement.

"Des décennies auparavant, les Gambiens ne voyageaient pas en Afrique, mais maintenant, on voit des enfants de 12, 13, 15 ans rejoindre" les migrants, constate Mbembe Kuyateh, 25 ans, étudiant à Banjul.

Pour les familles de ceux qui ont péri durant la traversée, le traumatisme reste vivace.

C'est le cas de Samba Mbengu, mécanicien dont le frère cadet, Ali, 22 ans, un lutteur populaire surnommé "Mille Francs", s'est noyé en novembre en tentant de rejoindre l'Italie via la Libye.

L'aîné raconte avoir essayé pendant des mois de dissuader son frère de s'exiler, en vain. Son décès a été annoncé à sa famille par un de ses compagnons de Back Way. "Ca nous a traumatisés", lâche Samba Mbengu, l'air absent. "C'est tout ce que je peux dire".

Avec AFP

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