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Buea, ville fantôme avant la proclamation symbolique de l'indépendance des régions anglophones au Cameroun


Les rues sont désertes à Buea, chef-lieu de la région anglophone du Sud-Ouest, Cameroun, 30 septembre 2017. (Twitter/ @Mimimefo237)

Commerces fermés, rues désertes, cités universitaires vides, imposante présence policière... Buea, chef-lieu de la région anglophone du Sud-Ouest au Cameroun, avait samedi le visage d'une ville fantôme fortement militarisée, à la veille de la proclamation symbolique, par les séparatistes, de l'indépendance des deux régions anglophones du pays.

Dans le quartier de Molyko, les cités universitaires sont vides. "Je loue une chambre dans une cité de plus de 130 chambres. Mais actuellement, je suis le seul occupant", raconte à l'AFP Benoît, boulanger francophone.

"Il n'y a plus personne ici, plus aucun étudiant. La force de Buea ce sont eux. Quand il n'y a pas d'étudiants, la ville est morte", continue-t-il.

Après l'annonce par les séparatistes de la proclamation symbolique de l'indépendance des deux régions anglophones du Cameroun le 1er octobre - date de la réunification des parties anglophone et francophone du pays, en 1961 - beaucoup d'habitants ont fui le temps d'un week-end, craignant des débordements.

Lui est resté. "Nous travaillons avec eux (les anglophones). Ils ont le sentiment que leur zone est abandonnée, d'être dans un autre monde parce qu'on ne les considère pas. Ils ont raison de se plaindre", estime-t-il.

Les principales entrées de cette cité estudiantine, autrefois paisible, sont désormais à l'image de la ville: quadrillée par des policiers armés.

Des sources concordantes rapportent à l'AFP un ballet incessant de forces de sécurité en ville, toute la semaine.

Vendredi soir, cinq cars militaires de 70 places, pleins, ont traversé Molyko à vive allure, roulant pour Buea Town, le quartier administratif où les indépendantistes ont prévu de se rassembler dimanche.

"Si les chiens (en référence aux séparatistes, NDLR) continuent à aller dans la rue pour mordre, ils vont rencontrer les forces de sécurité", avait menacé le 22 septembre le gouverneur de la région du Sud-Ouest, Bernard Okalia Bilaï, à la radio d'Etat.

- 'Rafles quasi-quotidiennes' -

Des milliers d'indépendantistes avaient défilé le 22 dans les rues de la ville et des régions anglophones. Des habitants rapportent à l'AFP des "rafles quasi-quotidiennes" par les forces de sécurité depuis ce jour, notamment à Mile 17, un quartier populaire réputé héberger des séparatistes.

Jeudi, les autorités de la région du Sud-Ouest ont annoncé une série de mesures restrictives: couvre-feu, suspension des transports, interdiction de se déplacer entre les localités, interdiction des réunions de plus de quatre personnes dans l'espace public, et fermeture des frontières.

La région est frontalière du Nigeria, que les autorités camerounaises suspectent d'être une base arrière de certains séparatistes.

M. Okalia Bilaï a aussi prévenu les journalistes locaux: ceux qui iront sur les points critiques dimanche le feront à leurs risques et périls, rapporte à l'AFP un participant de la réunion.

A Molyko, les dernières personnes encore dans la rue vendredi soir se pressent dans les rayons de l'unique supermarché ouvert, avant le couvre-feu, à 21 heures.

Déjà, une queue se forme devant le guichet. En moins de 30 minutes, le stock de pain et de pâtisseries est épuisé. "Fermé!", lance un responsable alors qu'il n'est que 20 heures. Un employé tire les grilles.

"Je retourne à la maison rester avec ma famille. Je suis venue acheter quelques provisions puisqu'on ne pourra pas sortir ces deux jours", affirme Iya, une anglophone rencontrée devant le supermarché.

"Nous allons prier pour que Dieu intervienne. Nous avons besoin de paix."

- Crise économique -

Non loin, Victor Ndisang, gérant d'une école d'informatique, évoque sa situation "difficile": "Je n'ai aucun étudiant dans mon centre depuis le début de l'année académique. J'ai fait partir les enseignants, il n'y a pas d'argent pour les payer".

Son école accueillait jusqu'à 150 étudiants, encadrés par 13 enseignants.

"Si la crise perdure, je vais devoir vendre tous mes biens pour partir", explique-t-il.

La crise provoquée par la contestation anglophone affecte l'économie de la ville, estime l'entrepreneur: "Beaucoup de gens viennent me demander du travail, mais je leur dis qu'il n'y en a pas".

Alors qu'une étude expliquait vendredi que les coupures "politiques" d'Internet perturbaient la croissance économique en Afrique, les deux régions anglophones du Cameroun ont connu début 2017 la plus longue coupure du continent, entre février et avril.

Depuis novembre 2016, la minorité anglophone, qui représente environ 20% des 22 millions de Camerounais, proteste contre ce qu'elle appelle sa "marginalisation" dans la société. Les deux régions anglophones, le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, sur les dix que compte le pays, sont en ébullition.

Yaoundé considère désormais les séparatistes comme des "terroristes", après de récentes explosions de bombes à Bamenda (nord-ouest) et à Douala (sud).

Certains anglophones exigent le retour au fédéralisme, tandis qu'une minorité réclame la partition du Cameroun. Deux scénarios que refuse Yaoundé.

A Buea, M. Ndisang a son propre avis sur la question: "J'ai parlé avec beaucoup de personnes au quartier. Si c'est le fédéralisme, ils sont d'accord. Si c'est la séparation, ils sont d'accord. En tant qu'homme d'affaires, je veux simplement ce qui est bien pour le business: je veux la paix".

Avec AFP

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