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Présidentielle au Togo: à Sokodé la rebelle, le calme retrouvé au prix d'une lourde répression


Des motos-taxi attendent des clients à Sokodé, Togo, le 22 septembre 2017.

Quelque chose d'irréel flottait dans l'air à Sokodé, l'indomptable ville rebelle du centre-nord du Togo, lorsque le président Faure Gnassingbé, en campagne pour un quatrième mandat samedi prochain, y a été acclamé par une foule en transe.

"Comment ne pas être surpris en étant accueilli comme vous l'avez fait aujourd'hui?", a réagi le chef de l'Etat devant la foule la semaine dernière. Ces dernières années, sur ces terres récemment acquises à l'opposition, sa démission avait été réclamée à cor et à cri lors d'autres rassemblements.

En effet, la deuxième ville du Togo a été, dès le mois d'août 2017, le bastion de la contestation politique qui a ensuite gagné tout le pays, après un demi-siècle de la même famille au pouvoir.

Des jeunes avaient érigé des barricades le long de la route nationale qui traverse la ville, mis le feu aux postes de police et attaqué les forces de sécurité.

Mais le nouveau maire de Sokodé, Ouro Gbele Tchanile, est catégorique: "La paix est revenue" et "la crise fait partie du passé".

Pour le meeting du parti au pouvoir, Unir (Union pour la République), les habitants sont venus par milliers, pour écouter leur président exprimer ses regrets sur le sang versé pendant les manifestations populaires de 2017 et 2018 - une vingtaine de morts dont au moins dix à Sokodé.

Qu'importe que les supporters aient été fortement encouragés à participer à cette liesse populaire à coups de billets de 2.000 CFA (trois euros), que des bus aient été affrétés des villages environnants avec la promesse d'un repas, que les écoles aient été libérées et que, selon des lycéens interrogés par l'AFP, les professeurs aient pris soin de marquer leur présence dans les rangs.

Un certain enthousiasme populaire était là, et beaucoup se sont dits "touchés" par la minute de silence en mémoire des victimes des manifestations.

"A chaque fois que nous nous opposons avec violence (...) c'est toujours le Togo qui perd", a rappelé le président, au pouvoir depuis 2005, après avoir succédé à son père, Gnassingbé Eyadéma.

- Couvre-feu -

Il y a quelques années, c'était un autre leader qui haranguait les foules à Sokodé, appelant au soulèvement populaire. Mais Tikpi Atchadam, le leader du Parti national panafricain (PNP), fils du pays, a été accusé d'avoir enflammé la jeunesse Tem majoritairement musulmane et se cache désormais au Ghana, selon ses proches.

Il envoie encore quelques messages audio sur Whatsapp dans l'espoir de continuer la lutte, mais son parti est désormais divisé et, explique l'un de ses anciens collaborateurs à l'AFP: "Depuis qu'il est en exil, il faut être honnête, la mayonnaise ne prend plus."

Car s'il est vrai que Sokodé a renoué avec le calme, cela a été fait au prix d'une répression féroce, et les stigmates et la peur sont encore très présents parmi la population.

L'armée togolaise quadrille toujours la ville et des véhicules remplis de soldats cagoulés et équipés d'armes automatiques sillonnent les rues en continu.

Le couvre-feu imposé à la nuit tombée n'a jamais été levé, les habitants dénoncent des fouilles dans les maisons et des "bastonnades".

Le quartier Kpalo-Kpalo, l'un des points chauds de la ville où le PNP tenait ses réunions, est bouclé par les soldats et le parti d'opposition, malgré son existence légale, n'a pas de siège. Ses membres doivent se réunir clandestinement.

- 'On vit cachés' -

"On vit cachés, on ne peut même plus s'exprimer en tant que leader du PNP", explique à l'AFP un cadre local du mouvement sous couvert de l'anonymat.

"Je suis l'un des rares à pouvoir vous répondre hors de prison, la plupart de mes collaborateurs ont été arrêtés", ajoute-t-il.

Depuis novembre 2019, une cinquantaine de personnes, accusées de préparer une insurrection armée, ont été arrêtées à Lomé et Sokodé, mais aussi au Bénin et au Ghana voisins.

Elles appartiendraient au mystérieux groupe de la "Tiger Revolution", une branche soi-disant radicalisée du PNP, qui rassemblerait les déçus de l'immobilisme d'Atchadam. Le PNP dénonce une machination destinée à "décapiter le parti".

Exhibés à la télévision nationale avec des amulettes mystiques, des machettes et des kalachnikovs, les accusés ont déclaré devant les caméras avoir projeté de déstabiliser le pays.

"Le calme est revenu, mais c'est un calme précaire. Nous nous sentons stigmatisés en tant que musulmans et Tem, et les tensions peuvent éclater à tout moment", reconnaît un jeune partisan du PNP. "Il y a encore beaucoup de paranoïa et de méfiance entre les jeunes et les forces de l'ordre".

"Qui veut la paix prépare la guerre", répète le maire dans son bureau à la peinture jaune écaillée, pour justifier la forte présence militaire. "Le tourisme s'est arrêté, le commerce a beaucoup souffert, le développement n'est pas possible sans sécurité".

Les affiches de campagne d'Unir martèlent qu'il faut "croire en notre futur", et le président-candidat a promis la création de 500.000 emplois directs d'ici à 2022 pour apaiser les frustrations d'une jeunesse frappée par un chômage massif et une grande pauvreté.

En attendant, l'Eglise catholique, avec le soutien notamment de l'ONG Catholic Relief Services (CRS) tente de son côté d'impulser un dialogue réunissant les leaders politiques, religieux et les membres de la société civile.

"Nous essayons d'insister sur le 'vivre ensemble' dans nos prêches, dans nos homélies", explique l'évêque de Sokodé, Mgr Célestin-Marie Gaoua. "Les élections c'est l'affaire des politiciens, nous, nous essayons de construire un climat de paix, avant et après".

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