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Malgré procès et intimidations, la presse camerounaise s'érige en véritable contre-pouvoir


Les lecteurs devant un kiosque à journaux au centre administratif, à Yaoundé, le 30 avril 2020. (VOA/Emmanuel Jules Ntap)

Des journalistes camerounais ont enregistré des cas de menace à la liberté d'exercice de leur métier. A cela s'ajoutent des actes d'intimidation. Du coup, la liberté de la presse reste un sujet préoccupant, ce qu’admet difficilement le gouvernement.

"Il n’y a pas de journaliste incarcéré ou en résidence surveillée au Cameroun, du fait de l’exercice de leur métier", selon le ministre de la Communication, René Emmanuel Sadi.

Le pays compte plus de 600 organes de presse écrite, près de 200 stations de radio et une trentaine de chaînes de télévision. Mais cette floraison médiatique n’est pas forcément synonyme de liberté de la presse, selon les témoignages des gens du métier.

"Nous sommes dans un contexte où le pouvoir contrôle tout", affirme sans équivoque Juliana Tadda, journaliste à Yaoundé, la capitale.

Le préfet va vous fermer !

Le 25 avril dernier, Jean François Channon, directeur de publication du journal Le Messager, a annoncé par un post sur sa page Facebook, qu’un membre du gouvernement menace de fermer l’entreprise de presse qu’il dirige.

La veille, le quotidien avait titré à sa Une : "Ils doivent démissionner", en allusion à trois membres du gouvernement, photos à l’appui.

"C’était une intimidation en bonne et due forme, d’un ministre bien connu au Cameroun pour sa brutalité dans l’appréhension des faits", déclare Jean François Channon à VOA Afrique.

Le même ministre, ajoute le directeur de publication du Messager, avait tenté d'étouffer le massacre de civils en zone anglophone.

"Il m’avait appelé à 2 heures du matin pour me dire de changer mon titre tout en m’assurant qu’il n’y avait rien eu à Ngarbuh, mais nous avons persisté parce que nous étions en train de faire notre travail professionnellement".

Sa persistence a payé. Le 21 avril, la présidence camerounaise a finalement admis que 13 civils, dont 10 enfants, avaient été tués par des militaires.

Pour Jean François Channon, il n’est pas étonnant dans le contexte qu’un ministre soit informé de la Une de son journal avant même sa parution. "Certainement qu’il avait mis les gens des renseignements à l’imprimerie", pense-t-il.

Cessez de traiter des affaires judiciaires !

Au Cameroun, de nombreux journalistes dénoncent les menaces des autorités. "Il y’a quelques années, le ministre de la Justice m’a convoqué pour me dire que je devais arrêter de traiter des affaires judiciaires dans le journal", confie Christophe Bobiokono qui dirige le journal Kalara, spécialisé dans les affaires judiciaires.

Le journaliste, qui est par ailleurs membre du Conseil national de la communication, dit avoir trouvé cette instruction "un peu abusive" et compris qu’il était "sur la ligne de mire de ce ministre".

En effet, début avril dernier, Christophe Bobiokono et sa collaboratrice Irène Mbezele - aujourd’hui démissionnaire - ont risqué la prison. Ils avaient été condamnés le 20 décembre 2019 à deux ans de prison avec sursis pour "diffamation et outrage à corps constitué".

Dans le fond, explique Christophe Bobiokono, le journal Kalara a publié une enquête sur la base d’un enregistrement d’une avocate qui disait s’être appuyée sur le procureur général, pour imposer le timing d’une décision judiciaire. Au moment des faits, l’avocate était également députée. "Nous avons fait un article équilibré qui est consultable avec la version des faits de l’avocate", se défend le directeur de publication de Kalara.

Selon le journaliste Christophe Bobiokono, l'affaire était plutôt un acharnement contre son journal jugé dérangeant dans le milieu judiciaire.

"Nous avons été jugés en une audience unique, de près de 20 heures, c’est quelque chose qui ne s’est jamais vu devant un tribunal correctionnel. Nous avons été condamnés à des peines pécuniaires et assorties d’une incarcération si nous ne payons pas immédiatement", déplore-t-il.

Les témoignages des abus abondent, mais les solutions ne manquent pas.

"Il faut que le Cameroun arrive à dépénaliser les délits de presse", propose Michel Mbarga, qui officie à Royal FM, une antenne privée à Yaoundé. "On peut le faire sans que ça ne nuise fondamentalement à la qualité de la pratique du journalisme. On ne peut pas non plus parler de liberté de la presse si les entreprises et les professionnels vivotent", ajoute-t-il.

Dans le classement 2020 de Reporters Sans Frontières, le Cameroun occupe le 134e rang mondial en matière de liberté de la presse. Soit trois places de moins qu’en 2019.

Le rapport évoque une "permanence des menaces sur l’exercice du journalisme, notamment pour traiter les sujets les plus sensibles comme la crise anglophone et la lutte contre le terrorisme".

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