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A N'Djamena, les enfants forçats de la brique


De jeunes garçons au travail dans une usine de briques à N'Djamena, le 14 février 2022.

Ces dernières années, le commerce des briques en terre cuite s'est accru considérablement, avec la flambée du prix du ciment. Les fabriques ont essaimé dans toute la ville de N'Djamena.

Célestin sue à grosses gouttes sous une chaleur torride. A 13 ans, la boue jusqu'aux genoux dans ses vêtements troués, il confectionne des briques en terre cuite dans la capitale tchadienne N'Djamena, comme des dizaines d'autres enfants.

Ils travaillent sur un grand terrain près du fleuve Chari, dans le quartier Walia, dans le sud de la capitale. Pas un arbre pour trouver un peu d'ombre. Le souffle de l'harmattan n'apporte qu'une légère brise au climat sahélien.

Célestin, dont l'AFP ne livre que le prénom pour préserver son anonymat, malaxe avec ses pieds de la terre argileuse, mélangée à de l'eau, de la paille et du fumier. Il en remplit ensuite des moules.

Un travail harassant pour son corps malingre. "J'ai mal au dos à force de travailler ici", lâche-t-il, sans se détourner de sa tâche. Un an qu'il fait des briques. Pour six heures de labeur par jour, il gagne environ 2.500 francs CFA, moins de 4 euros. "Mais je n'ai pas le choix, je dois subvenir à mes besoins", plaide-t-il. Il vit dans une maison de fortune dans un quartier tout proche et travaille six jours par semaine.

75 centimes par jour

Un peu plus loin, Félix, 10 ans, s'affaire au transport des briques. Malgré un buste chétif sur des jambes rachitiques, il porte chaque fois jusqu'à quatre briques, pas loin de 12 kilos. "Je gagne environ 500 francs par jour (75 centimes d'euro), je viens ici juste après l'école", assure-t-il, à bout de souffle.

D'autres enfants à peine plus âgés, en haillons, font les mêmes allers-retours, payés par le propriétaire pour transporter les briques du lieu de fabrication à celui de vente. Là, des centaines de piles de briques en terre cuite s'amoncellent.

Ces dernières années, le commerce des briques en terre cuite s'est accru considérablement, avec la flambée du prix du ciment. Les fabriques ont essaimé dans toute la ville.

Le Tchad est, selon l'ONU, le troisième pays le moins développé de la planète. La Banque mondiale estime que 42% d'une population d'environ 15 millions d'habitants vit sous le seuil de pauvreté.

Le pays d'Afrique centrale a ratifié des conventions internationales qui prohibent le travail des enfants de moins de 14 ans mais, "en raison des difficultés économiques, beaucoup de familles sont contraintes de laisser leurs enfants travailler", notait, dans un rapport de 2018, l'ONG internationale de défense des droits des enfants Humanium, évoquant des conditions de travail "très dures", de "longues heures" et des "bas salaires".

"C'est intolérable de voir des enfants travailler au Tchad alors qu'ils devraient être à l'école", s'indigne Mahamat Nour Ibedou, secrétaire général de la Convention tchadienne des droits de l'Homme. "La loi est là, mais le gouvernement ne fait rien pour l'appliquer", poursuit-il.

Mains balafrées

La figure couverte de boue, les vêtements poussiéreux, Mahamat, 16 ans, répète inlassablement les mêmes gestes pour malaxer terre, fumier et paille avec une pelle. Depuis ses 10 ans... "J'ai mal aux bras à force", avoue-t-il au milieu d'une fosse. "Je gagne environ 500 francs par jour, mais je donne tout à ma mère pour qu'elle puisse nous nourrir, mes frères et moi", poursuit-il.

Mais la brique fait vivre ou survivre aussi des adultes. "Je réussis à en faire 250 par jour, ce qui me permet de gagner un peu d'argent, même si ce n'est pas suffisant pour vivre", souffle Martin Wari, 34 ans, instituteur pendant une partie de la journée.

Emile Deaonadji, fine barbiche du haut de ses 27 ans, fait figure de vétéran dans cette fabrique-là: il a commencé à travailler en 2010. "Evidemment que c'est dur, mais comment je fais pour manger si je ne fais pas cela ?", assène-t-il, fataliste, à proximité d'un four dégageant une chaleur étouffante et une odeur âcre qui irrite la gorge.

"Comme mes parents n'ont pas les moyens, ils m'ont forcé à venir ici pour ramener de l'argent", poursuit-il. Emile exhibe ses deux mains, balafrées. "On se blesse régulièrement". Le jeune homme, qui suit en parallèle des études pour devenir mécanicien, gagne environ 12.500 francs CFA, environ 20 euros, chaque semaine, qu'il reverse intégralement à ses parents. "Depuis que je travaille ici, je vois de plus en plus d'enfants venir faire des briques, c'est vraiment compliqué pour tout le monde", déplore-t-il.

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