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Les Maliens appelés à voter malgré le conflit et le coronavirus


Dans un bureau de vote lors du second tour de l'élection présidentielle au Mali, à Bamako le 12 août 2018.
Dans un bureau de vote lors du second tour de l'élection présidentielle au Mali, à Bamako le 12 août 2018.

Persistance des violences, premiers cas de coronavirus et enlèvement du chef de l'opposition... les conditions ne pouvaient guère être plus défavorables. Mais sauf rebondissement de dernière minute, les Maliens sont appelés à élire leurs députés dimanche lors de législatives à fort enjeu.

Les Maliens doivent renouveler les 147 sièges du Parlement en deux tours, dimanche et le 19 avril. Le mandat de cette assemblée issue des élections de 2013, qui avaient octroyé une majorité substantielle au président nouvellement élu, Ibrahim Boubacar Keïta, était censé s'achever fin 2018. La crise a contraint à le prolonger jusqu'à début mai 2020.

Les élections ont été repoussées à différentes reprises, d'abord à cause d'une grève des magistrats, ensuite en raison de la dégradation de la sécurité et des querelles politiques.

Les attaques jihadistes, les brutalités intercommunautaires, le brigandage et les trafics continuent. La semaine avant le premier tour, le leader de l'opposition, Soumaïla Cissé, a été enlevé par des inconnus armés alors qu'il faisait campagne, un enlèvement sans précédent pour une personnalité nationale.

Son convoi a été attaqué et son garde du corps tué.

Le même jour, le Mali, un des rares pays d'Afrique encore épargnés, déclarait ses premiers cas de contamination par le coronavirus.

Pourtant, "ces élections se tiendront le 29 mars, c'est-à-dire ce dimanche, et ce dans le respect scrupuleux des mesures barrières", a déclaré le soir même le président Keïta, coupant court aux spéculations circulant toute la journée.

- Légale ou légitime -

La campagne n'a pas suscité beaucoup d'engouement. Elle a été encore plus ralentie par les mesures sanitaires et l'interdiction des rassemblements de plus de 50 personnes.

Des affiches ont été placardées dans les rues de Bamako. Mais pas de grand meeting ni de ferveur populaire.

Pourtant, les enjeux sont importants. Pour les experts, il s'agit de faire enfin progresser l'application de l'accord de paix d'Alger. L'accord a été signé en 2015 entre les autorités et les groupes armés indépendantistes, notamment touareg, qui avaient pris les armes en 2012. Il ne concerne pas les groupes jihadistes qui sévissent dans le pays. Mais sa mise en oeuvre est considérée comme un facteur essentiel d'une sortie de crise, à côté de l'action militaire.

Il prévoit plus de décentralisation via une réforme constitutionnelle. Certains opposants estiment que la réforme ne peut être adoptée par l'Assemblée actuelle car celle-ci est jugée par beaucoup "légale mais plus légitime", dit Bréma Ely Dicko, sociologue à l'université de Bamako.

"Sur l'impératif constitutionnel de tenir ces élections est venu se greffer un impératif politique", abonde Ibrahim Maïga, chercheur à l'Institut d'études de sécurité (ISS) à Bamako.

"Beaucoup au sein de l'opposition et de la majorité estiment que l'Assemblée ne reflète plus l'état politique des choses et qu'il faut la renouveler", dit-il.

L'un des enjeux du scrutin est tout simplement qu'il puisse se tenir partout. Une large partie du territoire est en proie à des violences quasiment quotidiennes et échappe à l'autorité que l'Etat cherche à rétablir.

- Retour sur investissement -

Dans le centre du pays, nouvel épicentre de violences qui se sont également étendues au Burkina Faso et au Niger voisins, la tenue du scrutin partout "va forcément être remise en cause", avance un député sous le couvert de l'anonymat. "Comme pour la présidentielle, certains bureaux n'ouvriront certainement pas", ajoute-il.

"L'argument avancé l'an passé pour justifier le report était que la situation sécuritaire ne permettait pas la tenue du scrutin. Or aujourd'hui, la situation est pire", note le sociologue M. Dicko.

Pour M. Maïga, tenir ces élections s'inscrit en "décalage frappant" avec l'actualité sécuritaire et sanitaire.

L'une des raisons du maintien réside peut-être dans le fait qu'il y a "beaucoup d'enjeux financiers", dit-il: près de la moitié de l'argent investi par les candidats dans la campagne l'a été durant les premières semaines, et une annulation entraînerait beaucoup de pertes sans résultat.

Dans un rapport publié fin 2019, l'Institut néerlandais pour la démocratie multipartite (NIMD) et le think-tank malien Odyssée soulignent que "depuis 1992, les campagnes électorales sont de plus en plus coûteuses", qu'elles sont payées dans une très large proportion sur les fonds privés des candidats et que le financement en devient donc "l'un des enjeux majeurs".

"On peut comprendre (la) réaction" des chefs de parti qui ont plaidé pour le maintien de la consultation quand ils ont rencontré les autorités mercredi après l'annonce des premiers cas de coronavirus et avant la décision du président d'effectivement tenir le calendrier prévu, selon M. Maïga.

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