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Entre pillage et braconnage, la guerre des pâturages sur les hauts plateaux kényans


Zone de Taita-Taveta, Kenya, le 19 avril 2016.

Les vastes plaines de la réserve privée de Mugie, sur les contreforts du Mont Kenya, grouillaient jusqu'à récemment d'éléphants, de buffles et de gazelles. Mais ces herbes hautes et dorées sont ravagées depuis peu par des dizaines de milliers de vaches, chèvres et moutons.

Armés de lances ou d'armes automatiques, les éleveurs semi-nomades à la recherche de nouveaux pâturages ont pénétré illégalement dans la réserve à partir de la mi-janvier, chassant les animaux sauvages qui y vivaient.

"Vingt ans d'efforts, de sueur et d'argent... tout a été détruit en deux semaines", rage Josh Perrett, manager de la réserve.

A Mugie, des installations ont été pillées. Plus au sud, au ranch de Suyian, les balles ont volé et des huttes pour touristes ont été brûlées. Les propriétaires terriens de la région de Laikipia, blancs et noirs, parlent d'une invasion, d'un siège. Et ces hauts plateaux d'ordinaire si paisibles sont désormais le théâtre d'une lutte explosive.

"A l'origine de tout cela, il y a l'explosion démographique" qui s'est accompagnée d'un développement important des troupeaux, explique Joe Ogutu, auteur d'une étude de l'Institut de recherche international pour le bétail.

Sur les quatre dernières décennies, le nombre de têtes de bétail au Kenya a augmenté de 76%, tandis que le nombre d'animaux sauvages a baissé de 68%., selon cette étude.

Ces chiffres ne concernent que le Kenya, mais M. Ogutu soutient que le problème est continental.

- Placement financier -

La croissance des troupeaux a en outre été dopée par des considérations financières: le bétail, dont la valeur a considérablement augmenté, s'est révélé être un investissement de choix pour les élites urbaines kényanes, qui le voient comme un compte en banque mobile échappant à la fiscalité.

Mais lorsque les pâturages traditionnels sont transformés en désert par des troupeaux trop importants, les éleveurs vont voir là où l'herbe est plus haute. En l'occurrence, dans les réserves et ranchs de la région de Laikipia.

"C'est ça qui rend difficile la protection" de la faune sauvage, regrette Tom Silvester, manager de la réserve de Loisaba, à l'est de Mugie.

Cette réserve ne se remet que doucement du passage illégal en 2016 d'immenses troupeaux de bétail qui ont réduit ses plaines en étendues arides où ne restaient plus qu'arbustes épineux et acacias.

Si rien n'est fait pour résoudre le problème et permettre une exploitation responsable des pâturages, ces derniers disparaîtront, animaux sauvages et bétail mourront et plus personne n'aura de moyens de subsistance, met en garde M. Silvester.

- 'Barrières et fusils' -

Des accords existent pourtant entre les réserves de Laikipia et les communautés locales. Lorsque les temps sont durs, elles ouvrent leurs portes aux troupeaux dans le cadre de programmes de pâturage contrôlés permettant la survie des animaux sauvages comme celle du bétail.

Mais cet équilibre fragile s'écroule lorsqu'arrivent d'immenses troupeaux.

Le bétail d'Adowan Letowon, un "moran" (guerrier) de l'ethnie Samburu âgé de 28 ans et portant un long couteau à la taille, survit depuis 15 ans aux saisons sèches en paissant par moments dans la réserve de Loisaba. "Cela fait longtemps que nous sommes là, nos enfants et notre bétail ont survécu grâce à ces terres".

"Nous sommes voisins de Loisaba et nous faisons partie" de cet équilibre, renchérit Lesibia Larari, 70 ans et propriétaire de 70 vaches, emmitouflé dans une couverture traditionnelle aux carreaux bleus et rouges. "Mais il y en a d'autres qui s'en fichent d'être de bons voisins".

Les communautés locales protègent d'ailleurs souvent les réserves contre ceux voulant faire paître illégalement leurs troupeaux, mais lorsque les éleveurs arrivent par centaines, avec des centaines de milliers de têtes de bétail, il est impossible de les arrêter.

Charles Lekalasimi, un étudiant de 24 ans de l'université Samburu réalisant un stage à Loisaba, estime que la solution réside dans le "dialogue et la compréhension". Comme la plupart des éleveurs de la région, Charles est un "moran", et il assure que les hommes de son âge l'écoutent quand il leur dit que 50 vaches en bonne santé valent mieux que 200 bovins faméliques.

"La réponse, ce ne sont pas des barrières et des fusils", soutient-il, expliquant que les "morans" ont une culture profondément guerrière. "Si vous essayez d'être agressif ou violent, ils vous attaqueront".

- Elections en vue -

Josh Perret, le manager de la réserve de Mugie, négocie actuellement avec les Samburu et les Pokot afin qu'ils abandonnent leurs armes, qu'ils arrêtent de tuer les animaux sauvages et que leur bétail quitte la réserve, en échange d'un accès réglementé aux pâturages dans le futur.

Mais il craint que Mugie ne soit "plus que de la poussière" d'ici à ce qu'un accord soit trouvé. D'autant qu'entretemps, les activités touristiques, qui représentaient la plus grande source de revenus, ont été suspendues.

Dans un monde de plus en plus peuplé, la gestion de la coexistence est un défi pour de nombreux gouvernements, mais le Kenya ne semble pas vouloir réagir aux événements de Laikipia.

En janvier, le président Uhuru Kenyatta a condamné publiquement ceux qui "envahissent des terres" à Laikipia, mais ces paroles n'ont pas été suivies d'action. De plus, certains responsables locaux ont encouragé les éleveurs à utiliser ces pâtures, affirmant que l'herbe s'y trouvant leur appartient.

Et à l'approche des élections générales, prévues en août, peu s'attendent à ce que les autorités prennent des mesures qui pourraient leur coûter des voix.

"La solution, c'est la coexistence, le dialogue, admettre que les ressources sont limitées et trouver un moyen de les répartir équitablement entre les animaux sauvages et le bétail", estime Tom Silvester.

"Mais si nous n'y arrivons pas, ce qui nous attend, c'est la vision apocalyptique d'un homme assis sur un rocher dans le désert, attendant bol vide en main l'arrivée de l'aide humanitaire".

Avec AFP

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