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Des chiffonniers de Tunis s'organisent pour sortir de la misère


Un des "Barbechas", les fouilleurs de poubelles, à Tunis, le 6 janvier 2019 ( AFP / FETHI BELAID )

En Tunisie, on les appelle les "Barbechas", les fouilleurs de poubelles. Dans un petit hangar d'un quartier populaire de Tunis, une balance industrielle et une machine à broyer le plastique sont à l'oeuvre pour tenter de les faire sortir de la misère, sous la houlette d'une association.

Vaccins, gants, et peut-être un jour une vraie fiche de paie: "l'association des Barbechas" aide les chiffonniers de Tunis à s'organiser pour essayer de transformer leur activité de survie en un vrai métier.

Le petit hangar blanc et vert, difficile à trouver dans les méandres d'Ettadhamen - un quartier d'habitat informel de 100.000 habitants -, n'a rien de révolutionnaire à première vue.

Mais les lieux sont gérés par une association rassemblant 75 chiffonniers qui ont élu leur président. Et, contrairement aux industriels, cette structure ne cherche pas tant à maximiser les bénéfices qu'à améliorer la vie quotidienne des Barbechas.

Lancée il y a cinq ans, elle a ouvert son premier point de collecte en décembre 2018, avec l'aide de l'ONG International Alert.

Le plastique y est acheté aux chiffonniers près de 800 millimes le kilo (23 centimes d'euro), contre 550 à 600 sur le marché (16-17 centimes), et on y propose des formations et des équipements de sécurité, tels que des gants ou des chaussures.

"A 800 millimes et avec une bonne balance, je gagne 200/250 millimes (6/7 centimes d'euro) de plus par kilo", explique à l'AFP Mohamed Alaoui, 61 ans, pro de la poubelle depuis plus de 20 ans.

"Si j'ai 30 kilos (par jour), je gagne environ 7 dinars supplémentaires (environ 2 euros). Et 7 dinars font vivre mes enfants."

- Vaccin -

Mais surtout "ici, on s'occupe de nous -- ils nous ont fait un vaccin, une piqûre vraiment importante pour nous protéger de la rouille: parfois on se blesse et ça dure deux mois", lance le vaillant sexagénaire, bonnet sur la tête et chaussures de sécurité flambant neuves aux pieds.

"Nous faisons un travail compliqué et repoussant - il faut partir travailler à 4 heures du matin dans le froid, puis recommencer l'après-midi", reconnaît Mohamed, équipé d'une caisse en bois montée sur des roues de vélo.

Il s'y est mis après une opération à la hanche qui l'a empêché de porter trop de poids et donc de travailler sur les chantiers comme il le faisait plus jeune.

"C'est mieux que de tendre la main, mais j'ai beaucoup souffert avec cette brouette. Vous n'imaginez pas ce qu'on trouve dans les poubelles: du verre, des seringues, des microbes, de la ferraille rouillée...", raconte-t-il.

Le plastique acheté aux collecteurs par l'atelier autogéré d'Ettadhamen est broyé sur place puis revendu 1 à 1,3 dinar le kilo (30 à 40 centimes d'euros). Cette valorisation devrait permettre d'ici quelques mois de financer de façon autonome les trois emplois créés pour gérer le point de collecte et les différentes initiatives de soutien.

Deux mois après son lancement, l'association, qui visait le traitement d'une tonne de déchets par semaine, en traite déjà plus du double.

Résultat: certains jours, le local déborde de bouteilles vides, bidons souillés, chaises cassées et les responsables envisagent déjà d'acquérir un broyeur plus puissant.

- Recyclage -

Plus de 8.000 Barbechas sillonnent la Tunisie, dont 800 à Ettadhamen, collectant bouteilles de boissons, bidons de produits ménagers, boîtes de conserve et canettes, ou encore du pain et du cuivre, estime International Alert, qui espère pouvoir ouvrir d'autres points de collecte autogérés.

Ces chiffonniers, dont de très nombreuses femmes, assurent ainsi les deux tiers du recyclage du pays, selon International Alert, dans des conditions harassantes et sans aucun cadre formel.

A pied ou à moto, à dos d'homme ou avec une brouette, ils effectuent des kilomètres pour collecter chacun quelques dizaines de kilos par jour au mieux - 10 kg maximum en hiver, jusqu'à 50 kg l'été.

Mais comme les centaines de milliers de Tunisiens travaillant dans le secteur informel, ils vivent dans une grande précarité, avec peu de perspective d'avenir et pas d'autre filet de secours que la solidarité familiale.

International Alert s'efforce avec l'association des Barbechas d'en faire un véritable métier: obtenir une reconnaissance officielle de la municipalité; permettre aux chiffionniers d'effectuer des paiements par virement postal; et à terme, créer les conditions pour qu'ils reçoivent une fiche de paie en bonne et due forme, sésame ouvrant notamment la voie à une assurance maladie.

"Ce qui manque dans le secteur, c'est un cadre juridique", explique Maher Omrani, coordinateur du projet Barbechas pour International Alert.

Un projet sur l'économie sociale et solidaire est depuis un an dans les tiroirs du Parlement, pris dans un embouteillage législatif.

"Ce n'est pas encore passé au Parlement", relève M. Omrani, qui espère une loi qui "protègera les Barbechas et leur permettra d'avoir une carte de soins pour qu'ils puissent se soigner dans les hôpitaux publics."

Avec AFP

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