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Un passé colonial tumultueux à l'origine de la crise anglophone au Cameroun


Des soldats de la 21e Brigade d'infanterie motorisée patrouillent dans les rues de Buea, région du Sud-Ouest du Cameroun, le 26 avril 2018.
Des soldats de la 21e Brigade d'infanterie motorisée patrouillent dans les rues de Buea, région du Sud-Ouest du Cameroun, le 26 avril 2018.

La crise anglophone au Cameroun qui a dégénéré il y a un an en conflit armé, puise ses racines dans une histoire coloniale tumultueuse et un sentiment de marginalisation de la minorité de culture anglo-saxonne.

Une "sale guerre" frappe depuis près d'un an le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, les deux régions anglophones sur les dix du Cameroun. Des groupes armés y luttent pour obtenir la division du pays et l'armée y a été déployée en masse pour les traquer.

Le Cameroun, confronté à sa plus grave crise sécuritaire depuis son indépendance il y a 58 ans, paye aujourd'hui le prix fort d'un passé et d'une diversité culturelle mal gérés par ses dirigeants, selon des analystes.

En 1884, ce riche pays d'Afrique centrale devient un protectorat allemand.

Après sa défaite lors de la première guerre mondiale, l'Allemagne perd le contrôle de cet Etat au profit de la France qui y occupe les 4/5e du territoire et du Royaume uni qui s'octroie le 1/5e restant.

Les conséquences de cette division sont "devenues aujourd'hui dramatiques (parce qu'elles) ont été très mal gérées", explique un ex-secrétaire général à la présidence camerounaise, Titus Edzoa.

Le 1er janvier 1960, la partie du territoire camerounais administrée par la France accède à l'indépendance. Un an plus tard, un des Etats sous tutelle britannique - le Nord majoritairement musulman - se prononce pour son rattachement au Nigeria. L'autre, le Southern Cameroon, choisit le rattachement au Cameroun francophone.

Les deux entités camerounaises forment une République fédérale le 1er octobre 1961, avec quatre Assemblées nationales.

Fin de l'Etat fédéral

L'instauration du fédéralisme est précédée d'une importante conférence à Foumban (ouest) au cours de laquelle les modes de gestion du pays sont fixées : les anglophones obtiennent la prise en compte de leurs spécificités culturelles et l'autonomie de chaque Etat.

Il est alors consigné dans la Constitution que la forme de l'Etat ne changera pas, mais en 1972, un référendum met fin au fédéralisme. Naît alors un seul Etat unitaire doté d'une Assemblée nationale unique et d'un pouvoir centralisé à Yaoundé.

"Pour avoir été dépouillé des importantes compétences qu'exerçait, en toute autonomie, l'Etat du Cameroun occidental (partie anglophone), nombre de compatriotes de cette partie du territoire ont développé un profond sentiment de nostalgie, de malaise, de frustration et d'inconfort", souligne un ex-gouverneur des régions anglophones, David Abouem à Tchoyi.

"Ce sentiment s'est accentué au fil des années qui ont suivi l'avènement de l'Etat unitaire, car il a alors fallu que les anglophones aillent à Yaoundé pour suivre les dossiers", souligne-t-il.

Dans la capitale, ils étaient humiliés, on les obligeait à "baragouiner un franglais à peine intelligible, souvent au milieu des rires et des quolibets" affirme l'ex-gouverneur. En outre, "les nominations dans la haute administration et le secteur parapublic, par exemple, ne répondaient plus à une rationalité lisible, et les anglophones se sont sentis marginalisés".

Les anglophones se plaignent d'être traités comme des "esclaves" des francophones. Certains, minoritaires, ont alors commencé à exiger la sécession.

Dans les années 1990, les revendications anglophones se multiplient en faveur d'un référendum d'indépendance. En 2001, le 40e anniversaire de l'unification est marqué par des manifestations interdites qui dégénèrent, faisant plusieurs morts.

"Désinvolture"

"Il y a toujours eu des velléités sécessionnistes dans cette région mais (...) on ne (les) voyait pas parce qu'elles n'avaient aucune occasion de se manifester de manière aussi explicite", souligne Fred Eboko, politologue camerounais à l'Institut de recherche et développement (IRD).

Les tensions actuelles ont commencé en novembre 2016, avec essentiellement des revendications d'enseignants déplorant la nomination de francophones dans les régions anglophones, ou de juristes rejetant la suprématie du droit romain au détriment de la Common Law anglo-saxonne.

Les leaders de la contestation demandent en majorité un retour au fédéralisme et, pour une minorité, l'indépendance et la proclamation d'un nouvel Etat, l'Ambazonie.

Yaoundé oppose une fin de non-recevoir, niant l'existence d'un problème anglophone et organisant la répression des manifestations pacifiques.

Plusieurs leaders anglophones sont arrêtés en janvier 2017, accusés de "terrorisme". Le 1er octobre, des dizaines de personnes sont tuées en marge d'une proclamation symbolique d'indépendance des séparatistes.

Le mouvement se durcit fin 2017: de nombreux jeunes militants de la cause anglophone ayant opté pour les armes multiplient des attaques contre les force de sécurité.

Début janvier 2018, le leader anglophone Sisiku Ayuk Tabe et une large partie de ses lieutenants sont arrêtés au Nigeria voisin, à Abuja. Le 26 janvier, le Nigeria extrade 47 séparatistes anglophones, dont Sisiku Ayuk Tabe.

Pour Fred Eboko, la "désinvolture de l'Etat camerounais est une des causes" de la crise anglophone qui a déjà fait des centaines de morts parmi les civils et les militaires.

Avec AFP

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