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A Bangassou, sous la coupe des miliciens antibalaka

  • VOA Afrique

De jeunes déplacés musulmans, camp de réfugiés, Petit Séminaire de Bangassou, République centrafricaine, le 14 août 2017.

"Si la guerre doit durer 15 ans, on se battra. Et si on doit détruire Bangassou, on détruira Bangassou!" Dans la bouche de "BéréBéré", un des "généraux" autoproclamés des milices antibalaka qui règnent en maître sur cette ville du sud-est de la Centrafrique, l'avertissement n'est pas à prendre à la légère.

A plus de 700 km à l'est de Bangui, Bangassou, ville de 35.000 habitants à majorité chrétienne, longtemps épargnée par les violences qui secouent depuis 2013 le reste du pays, n'est plus que l'ombre d'elle-même.

C'est dans cette zone où six Casques bleus de la Minusca ont été tués en mai et trois autres en juillet, que le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, se rend mercredi pour quelques heures, moment fort de sa visite en RCA, sa première à une opération de maintien de la paix de l'ONU depuis sa prise de fonctions en janvier.

Bangassou a été prise d'assaut le 13 mai par les antibalaka (antimachettes), milices dites "d'autodéfense" qui affrontent dans les localités environnantes des groupes armés rivaux, peuls ou promusulmans. La cité vit depuis lors au rythme des violences, des caprices de la soldatesque et des rivalités entre ses chefs.

Déjà moribonde, l'administration a littéralement disparu. Palais de justice, préfecture, gendarmerie, douanes... sont déserts. Les herbes folles ont envahi les bâtiments publics. Toutefois mardi, veille de l'arrivée d'Antonio Guterres à Bangassou, le préfet fraîchement nommé a pris ses fonctions dans la ville.

L'accès à la rivière Mbomou, qui marque la frontière avec la RDC voisine, est contrôlé par des jeunes en armes, souvent ivres. Les "autodéfense", pour beaucoup des enfants du pays, sont "partout, dans chaque famille de Bangassou", glisse un habitant.

Des tirs, d'origine indéterminée, claquent à intervalles réguliers. Les rues, larges allées de terre orange taillées dans la forêt, sont très peu fréquentées. L'activité est au point mort. Seuls les véhicules des Casques bleus, de l'évêché et de Médecins sans frontières (MSF) circulent.

'La mort par la suite'

Quelques taxis-motos font bien leur route, évitant les quartiers "compliqués". Tout le monde se claquemure chez soi à la nuit tombée. "C'est vraiment difficile de bosser dans ces conditions", lâche un employé de MSF, seule organisation humanitaire encore présente en ville.

La tension, palpable, s'est accrue ces derniers jours, à mesure que s'est intensifiée la "guerre" dans la région entre antibalaka, pilotés depuis Bangassou par le "général BéréBéré" et ses acolytes, et le groupe armé à dominante peul Union pour la paix en Centrafrique (UPC).

Avec au milieu les Casques bleus, impuissants à faire cesser violences et massacres à répétition de civils dans les campagnes.

La radio locale a baissé le rideau il y a quelques jours, alors que les antibalaka ordonnaient la fermeture du grand marché local de Tokoyo. Quiconque voudrait continuer d'y faire des affaires "aura la mort par la suite", ont-ils prévenu.

Quand ils ont pris la ville d'assaut en mai (76 morts selon l'ONU), les antibalaka ont traqué les civils musulmans, qui ont couru se réfugier dans la mosquée.

Encerclée, celle-ci fut un temps protégée par des Casques bleus qui, selon des sources concordantes, se sont ensuite retirés,laissant les réfugiés à leur triste sort. L'imam a bien essayé de sortir, mais il a été abattu sur place.

Ont suivi deux jours de médiation, sous les balles et sans succès, de l'évêque de la ville et du cardinal Dieudonné Nzapalainga.

Des forces de l'ONU (forces spéciales portugaises) sont finalement intervenues pour escorter les déplacés vers le petit séminaire de l'Eglise catholique.

Quelque 2.000 personnes y sont toujours, bloquées, sous la menace permanente des antibalaka.

La déchirure est profonde, à l'image de l'hôpital, tenu par MSF, auquel "une partie des blessés (les musulmans, NDLR) n'a toujours pas accès", selon Ernest Lualuali Ibongu, responsable médical. A l'entrée du bâtiment, des antibalaka contrôlent les allées et venues.

'Désespérés'

Le statu-quo est fragile, la ville semble sur le point de s'embraser. Les provocations des antibalaka - souvent des tirs - envers les Casques bleus en position autour du petit séminaire se multiplient.

Les militaires marocains, accusés de parti pris, sont particulièrement visés. "Comme les Marocains veulent combattre contre nous, nous allons aller jusqu'au bout avec eux", tonne le "général BéréBéré".

"Maintenant, c'est trop tard (pour les musulmans), il faut qu'ils partent", clame-t-il, "c'est trop fort ce que les musulmans nous ont fait!".

"Nous sommes désespérés. Si les milliers d'antibalaka attaquent le site, cela va être grave", lance en soupirant l'évêque de la ville, Mgr Juan José Aguirre.

Au camp, les déplacés attendent dans l'inquiétude, protégés par les Casques bleus, où ils écoutent le bruit des tirs avec effroi, souvent très près du camp.

"Nous sommes encerclés ici, nous n'avons presque rien à manger. Mais qu'ils ne se trompent pas: la terre est à nous tous, chrétiens et musulmans, ils ne pourront pas nous chasser", veut croire l'un d'eux.

Le 17 octobre, le président Faustin-Archange Touadéra s'est rendu à Bangassou, et a visité les déplacés.

Il a également rencontré le "général BéréBéré". "Il nous a demandé de rester calmes", raconte ce dernier. Peine perdue: des tirs ont résonné autour de l'enclave dès le décollage de l'avion présidentiel. Et le lendemain, les antibalaka attaquaient Pombolo, où au moins une vingtaine de civils ont été tués.

Avec AFP

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