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Colère et compassion dans la ville nigérienne de l'humanitaire américain enlevé


Le ministre de l'intérieur nigérien Mohamed Bazoum dans un camp de déplacés à l'extérieur de Diffa, au sud du Niger, le 18 juin 2016.

Les habitants de la petite ville d'Abalak, dans la région de Tahoua, à 350 km au nord-est de Niamey, sont encore sous le choc de l'enlèvement la semaine dernière par des jihadistes présumés de l'humanitaire américain qui y habitait et était apprécié par la population.

"Nous sommes furieux et choqués par cet enlèvement", tonne Ibrahim Adamou, un collégien de 16 ans, tandis que des voisins de Jeffery Woodke racontent la triste soirée du 14 octobre.

Comme tous les soirs, l'Américain buvait du thé dans la cour de sa maison, en compagnie de ses gardes, lorsque "deux hommes enturbannés et armés" ont fait irruption pour tenter de l'emmener de force, selon des voisins.

Les deux gardes, dont un soldat et le gardien de la maison, qui ont tenté de s'interposer ont été froidement abattus.

"Il s'est bien débattu. Nous avons crié et hurlé pour appeler du secours mais les bandits l'ont jeté dans leur véhicule", explique à l'AFP Aicha, une voisine du travailleur humanitaire.

D'après un élu local, les ravisseurs ont filé, "tous phares éteints" par une piste qui conduit vers le Mali.

Situé au bout d'un chemin tortueux, la maison de l'otage a été mise sous scellés par des enquêteurs nigériens. Dans une cour parsemée d'arbres épineux, des briques sont empilées aux côtés de sacs de ciment et du fer à béton. Sous un hangar, un lit et des chaises renversées.

"Il était en train de reconstruire le mur qui s'est effondré après les fortes pluies", chuchote Aïcha.

M. Woodke était bien intégré au sein de la population dans cette zone peuplée de Touareg dont il parle la langue et dont il porte la tenue: turban, grand boubou, sandales en cuir.

L'Américain, présent depuis 1992 et dirigeant l'ONG Jemed, "était avec nous dans les moments les plus difficiles" notamment lors des crises alimentaires, des sécheresses et des inondations, explique Ahmed Dilou, le maire d'Abalak.

"Le 14 octobre, le choc a été tellement brutal que toute la ville a pleuré: le rapt de Jeff est injuste", regrette l'élu.

Complicités locales

"Ses éclats de rires résonnent encore dans mes oreilles", glisse Mohamed, le gérant d'un magasin sur la route nationale numéro 1 qui traverse Abalak.

Un officiel nigérien confie avoir "tout entrepris" pour que l'Américain quitte la zone, mais "il avait refusé, assurant ne pas avoir peur".

Proche de l'Algérie et du Mali, la région de Tahoua, où a été capturé l'Américain, est considérée comme une zone instable. Des chancelleries occidentales "déconseillent fortement" à leurs ressortissants de s'y aventurer.

Malgré sa popularité au sein de la population d'Abalak, un parlementaire de la région estime que les ravisseurs de Jeffery Woodke "ont bénéficié de complicités locales".

"Ils (les ravisseurs) sont allés tout droit sur chez lui et un motocycliste les y a guidé", confirme le ministre de l'Intérieur Mohamed Bazoum, qui s'est rendu dans la ville. Il y a exprimé ses "sentiments de chagrin et de malheur pour l'humanitaire" tout en rendant hommage aux deux tués lors de l'enlèvement.

Le ministre a expliqué dimanche que les ravisseurs se trouvaient au Mali, dans une zone contrôlée par le groupe jihadiste Mujao (Mouvement pour l'unicité et le jihad en Afrique de l'Ouest), qui s'est scindé en plusieurs sous-groupes ces dernières années. Depuis le sort de l'Américain est "inconnu".

Pour tenter d'empêcher l'infiltration de groupes armés, le Niger a déployéun important contingent le long de sa longue frontière avec le Mali, théâtre de plusieurs attaques. Niamey assure avoir "multiplié par quinze" son budget pour la sécurité depuis 2011, mais manque de moyens adéquats pour surveiller son immense territoire quasi-désertique.

Avec AFP

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