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Massacres de Beni en RDC : la thèse jihadiste peine à convaincre


Une foule portant le corps d’une victime manifeste des massacres répétés à Beni, Nord-Kivu, 15 août 2016.

Qui se cache derrière les tueries de Beni ? Si la violence dans cette région de l'est de la République démocratique du Congo apparaît éminemment complexe, l'explication officielle d'une rébellion musulmane ougandaise qui se serait ralliée à l'internationale jihadiste peine à convaincre.

La ville et le territoire de Beni, dans le nord de la province du Nord-Kivu, sont le théâtre depuis octobre 2014 d'une vague de massacres perpétrés essentiellement à l'arme blanche et dans lesquelles plus de 700 civils ont été tués.

Cette zone du Nord-Kivu, province déchirée par les guerres et la violence des armes depuis plus de vingt ans, a accueilli en 1995 une rébellion ougandaise musulmane hostile au président ougandais Yoweri Museveni : les Forces démocratiques alliées (ADF).

Au fil des années, les hommes de cette milice créée pour défendre les droits de musulmans s'estimant bafoués par l'homme fort de Kampala ont noué des relations commerciales et matrimoniales avec la population locale, très majoritairement d'ethnie Nande, comme la plupart de ses combattants.

Au début de la nouvelle vague de violence qui va endeuiller la région à partir d'octobre 2014, les ADF sont rapidement désignées comme les auteurs "présumés" de ces crimes, tant par Kinshasa que par la Mission de l'Onu pour la stabilisation du Congo (Monusco).

Plus de deux ans plus tard, le gouvernement congolais et les Casques bleus s'avèrent toujours incapables de protéger la population locale et la piste ADF reste la seule explication officielle avec, du côté du gouvernement, une insistance sur le caractère "terroriste" et "jihadiste" de ces attaques.

Selon un diplomate connaissant bien le Congo et les questions sécuritaires, la tentative de lier la rébellion des ADF à l'internationale jihadiste a d'abord été l'oeuvre des services secrets ougandais dans l'espoir d'obtenir l'attention des Occidentaux, États-Unis en tête, au nom de la "lutte internationale contre le terrorisme".

- 'Aucune preuve' -

Les autorités congolaises leur ont emboîté le pas à l'heure où ce combat contre l'"internationale jihadiste" monopolise l'attention des Occidentaux, avec lesquels les relations diplomatiques de la RDC se tendent à cause de la perspective du maintien au pouvoir du président Joseph Kabila au-delà du terme de son mandat, le 20 décembre.

Les ADF sont habituées à faire usage d'une violence aveugle. Selon des sources militaires congolaises et onusiennes, le groupe s'est renforcé cette année avec des recrutements en Tanzanie, au Burundi, au Kenya et jusqu'en Somalie.

Mais ces recrutements n'ont rien d'idéologique au départ, affirment à l'AFP un agent de renseignement et des représentants de la société civile (regroupement d'associations locales) du Nord-Kivu : il s'agirait de jeunes musulmans trompés à qui l'on a promis d'aller étudier en Arabie saoudite et qui finissent par tomber dans les rets des ADF sans autre choix que de rejoindre ses rangs.

Les ADF restent un des groupes armés les plus secrets de la planète et aucun des massacres perpétrés dans la région de Beni n'a jamais été revendiqué. Aucun expert travaillant sur la RDC n'a réussi à établir un lien de collusion entre ce groupe et l'internationale du jihad.

"Il n'existe aucune preuve de cette allégation", écrivait encore en mai le Groupe d'experts de l'ONU sur la RDC.

"C'est paradoxal", cette absence de revendication alors que les Boko Haram, Shebab somaliens ou autre organisation de l'État islamique se gargarisent de leurs actions armées, déclare à l'AFP un représentant de la société civile de Beni.

L'explication jihadiste "nous paraît trop simpliste", résume cette personne ayant requis l'anonymat par crainte pour sa sécurité comme la quasi-totalité des Congolais interrogés.

En mars, le Groupe d'études sur le Congo de l'Université de New York a publié un rapport relevant la complexité de la violence dans la région de Beni et notant que "plusieurs groupes" distincts des ADF "semblent être impliqués dans les massacres", parmi lesquels "des membres des FARDC" (Forces armées de la RDC) et d'autres milices locales.

- Chercheur expulsé -

Chercheur réputé, l'auteur de cette enquête, Jason Stearns, a été expulsé du Congo le mois suivant alors qu'il y effectuait un voyage.

A Beni, trois journalistes de l'AFP se sont vu déconseiller fermement par un haut responsable sécuritaire local de s'intéresser de trop près à la question.

Dans un entretien avec l'AFP, le maire de Beni, Bwanakawa Nyonyi, estime que les massacres sont le fait d'une "nébuleuse" derrière laquelle se cachent "des mains politiques congolaises" mues par des motivations politiques. Il n'en dira pas plus sur l'identité de ces suspects et leurs mobiles.

"Pourquoi ces tueries ignobles ?" demande le maire. Des chercheurs se posent la même question, et, comme les journalistes de l'AFP, repartent de la zone avec plus de questions que de réponses.

Un opérateur économique, un prêtre et le représentant de la société civile parlent d'une "guerre économique" pour le contrôle de divers trafics, de bois, de matières premières agricoles ou minérales dans cette région au potentiel extrêmement riche.

Le Groupe d'experts de l'ONU sur la RDC a mis en cause à plusieurs reprises l'implication d'éléments des FARDC dans ces trafics et dans certains massacres. Il incrimine aussi des milices locales pour certaines tueries qui auraient alors été liées à des conflits fonciers.

Le prêtre s'interroge sur la fortune de certains officiers ou généraux ayant été en poste dans la région.

"Dans un pays où il n'y a pas de salaires, comment font-ils, eux qui ont des hôtels, des maisons ? Même un enseignant n'a pas de quoi nourrir sa famille", dit-il.

Fin 2014, déjà, le rapport d'une mission d'information parlementaire envoyée dans la région parlait d'une "crise de confiance entre les services de sécurité [...] et la population".

Avec AFP

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