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Le sud de l'Irak à feu et à sang, 28 manifestants tués

Les manifestatnts irakiens enterrent les victimes de la répression, le 28 novembre 2019, à Najaf. (Photo by Haidar HAMDANI / AFP)

Le sud de l'Irak était à feu et à sang jeudi, la mort de 28 manifestants dans la répression des forces de l'ordre ne faisant pas faiblir les attaques des protestataires contre des bâtiments officiels dont le consulat d'Iran dans la ville sainte chiite de Najaf.

Pour tenter de contenir la violence qui s'est déchaînée lors d'une des journées les plus meurtrières en deux mois de contestation, les autorités ont limogé un général qu'elles avaient initialement dépêché pour "rétablir l'ordre" dans le sud de l'Irak.

Avec l'incendie du consulat iranien, le mouvement qui conspue le pouvoir à Bagdad et son parrain iranien a franchi un palier, après des violences qui ont fait en deux mois plus de 380 morts et quelque 15.000 blessés selon un bilan de sources médicales et policières compilé par l'AFP.

A Nassiriya, dont est originaire le Premier ministre Adel Abdel Mahdi, 25 manifestants ont été tués et plus de 200 blessés en quelques heures, après l'arrivée des renforts de la police depuis Bagdad, selon des médecins.

Mais les manifestants ne se replient pas. Ils ont d'abord incendié un QG de la police puis encerclé le commandement militaire de la province où se trouvent les ruines de la ville antique d'Ur. Ils ont formé par milliers un cortège funéraire aux "martyrs" dans le centre-ville, défiant un couvre-feu imposé plus tôt.

Là, ils ont crié qu'ils resteraient "jusqu'à la chute du régime".

Des dizaines de combattants tribaux en armes se sont eux déployés sur l'autoroute venant de Bagdad, déterminés ont-ils dit, à empêcher l'arrivée de plus de renforts.

Evoquant des "scènes de guerre" à Nassiriya, Amnesty International a accusé les forces irakiennes de se livrer à "une violence consternante" et appelé la communauté internationale à intervenir car "le bain de sang doit cesser".

- "Iran dehors!" -

Plus au nord, dans la ville sainte chiite de Najaf, visitée chaque année par des millions de pèlerins iraniens, des centaines de manifestants ont brûlé puis investi le consulat iranien mercredi tard le soir, aux cris de "Iran dehors!" et "victoire à l'Irak!".

Jeudi, trois manifestants ont été tués par balles près du consulat, selon des médecins.

Bagdad a dénoncé des personnes "étrangères aux manifestations" voulant "saper les relations historiques" entre l'Iran et l'Irak, d'avoir incendié le consulat. Téhéran a réclamé "une action décisive".

Les violences ont aussi touché Kerbala, l'autre ville sainte chiite, où des heurts ont opposé manifestants aux forces de l'ordre.

Pour les manifestants, le système politique conçu par les Américains qui ont renversé Saddam Hussein en 2003 est à bout de souffle dans un des pays les plus riches en pétrole du monde mais aussi l'un des plus corrompus.

Et surtout, le pouvoir est sous la mainmise de l'Iran, qui a pris l'avantage face aux Etats-Unis, et de son puissant émissaire, le général Qassem Soleimani. Ce dernier est parvenu à réunir les partis irakiens pour resserrer les rangs autour de M. Abdel Mahdi, un temps sur la sellette.

Depuis le début le 1er octobre du mouvement inédit depuis des décennies en Irak, les manifestants réclament le renouvellement du système et de la classe dirigeante dans un pays où un habitant sur cinq vit sous le seuil de pauvreté et où, officiellement, 410 milliards d'euros ont été détournés ces 16 dernières années, soit deux fois le PIB.

- L'or noir -

Revenant à la charge, le turbulent leader chiite irakien Moqtada Sadr a prévenu que si le gouvernement ne démissionnait pas, "ce serait le début de la fin de l'Irak".

La répression a été lancée après la nomination jeudi de commandants militaires pour "restaurer l'ordre".

Mais à Nassiriya, le gouverneur Adel al-Dekhili qui a déclaré trois jours de deuil dans sa province a menacé de démissionner si le général tout juste nommé, Jamil al-Chemmari, n'était pas limogé.

Le Premier ministre a finalement limogé ce haut-gradé qui était en charge de la sécurité à Bassora lors de manifestations dispersées dans le sang et l'incendie d'un consulat iranien en 2018, selon la télévision d'Etat.

Cette fois-ci encore, Bassora, l'immense cité pétrolière, est au rendez-vous. Là, comme dans les autres villes du Sud, les écoles sont fermées, de même que de nombreuses administrations.

Et les grands axes routiers sont coupés par des manifestants qui tentent de toucher le gouvernement à son talon d'Achille, l'or noir.

Jusqu'ici toutefois, ils n'ont atteint ni la production ni la distribution de pétrole, unique ressource en devise du pays et qui représente 90% des recettes d'un gouvernement surendetté.

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Troubles en Iran : des vidéos émergent sur le Net, révélant l'ampleur de la répression

Manifestation à Téhéran en Iran le 16 novembre 2019.

Des vidéos de manifestants en sang et de tireurs perchés sur des toits ont émergé avec le retour progressif d'internet en Iran, coupé pendant des troubles qui ont entraîné l'une des répressions les plus brutales de la République islamique, selon des analystes.

Déclenchées le 15 novembre par l'annonce d'une hausse du prix de l'essence, les manifestations, violentes par endroits, se sont rapidement étendues à plusieurs dizaines de localités.

Mais l'accès des protestataires au monde extérieur via internet a été tout aussi rapidement coupé par les autorités, selon NetBlocks, qui surveille la liberté d'accès à internet et a fait part d'une interruption quasi-totale durant au moins une semaine.

Pendant ce blackout, la répression a été "plus brutale" que lors de précédents mouvements de contestation en Iran, affirme à l'AFP Kamran Matin, chercheur en relations internationales à l'université du Sussex (Grande-Bretagne).

"Toutes les vidéos que j'ai vues avant la coupure d'internet montrent que l'intervalle entre le début des rassemblements et les +tirs pour tuer+ était très court".

Fin novembre, le guide suprême Ali Khamenei a affirmé que son pays avait mis en échec "un complot dangereux" orchestré principalement par les Etats-Unis et Israël, ennemis jurés de Téhéran.

Mais, dans le sillage du retour progressif d'internet, des vidéos provenant de la centaine de sites théâtres de manifestations ont commencé à circuler, donnant une autre version des faits.

- Images tremblantes -

Sur ces images tremblantes, l'on peut voir des forces de sécurité tirant à bout portant sur des manifestants désarmés ou les frappant à coups de bâtons, tandis que des corps ensanglantés jonchent le sol.

Des cris d'effroi et des slogans retentissent contre l'appareil sécuritaire et la classe dirigeante, dénonçant l'inflation et le fort taux de chômage.

Dans une vidéo filmée à Téhéran, dont Amnesty International a garanti l'authenticité, des membres des forces de sécurité surgissent de l'arrière d'un bâtiment et tirent sur des manifestants.

Une autre montre plusieurs hommes armés vêtus d'un uniforme noir tirant sur des gens du toit d'un bâtiment gouvernemental à Javanroud, dans la province de Kermanshah (ouest).

Pendant les manifestations, stations-service, commissariats, centre commerciaux, mosquées et bâtiments publics ont été incendiés ou attaqués, selon les médias locaux.

Au moins "208 personnes" ont été tuées dans la répression, a affirmé lundi Amnesty, selon qui le "bilan réel" est même "vraisemblablement supérieur".

L'Iran a qualifié de "mensonges absolus" ces bilans fournis par des "groupes hostiles". Les autorités iraniennes n'ont confirmé la mort que de cinq personnes --quatre membres des forces de l'ordre tués par des "émeutiers" et un civil--, et annoncé environ 500 arrestations dont 180 "meneurs".

A l'inverse, le président américain Donald Trump, qui a fait de l'Iran une de ses bêtes noires, a évoqué mardi "peut-être des milliers et des milliers" de morts.

Dans ce contexte, reconstituer les faits par le visionnage des vidéos, même avec une vérification scrupuleuse, reste un défi.

Car selon Nick Waters, du site d'investigation Bellingcat, des images d'anciennes manifestations pourraient circuler parmi celles des troubles de novembre.

"Actuellement, il y a beaucoup de contenu diffusé en même temps, ce qui rend la vérification difficile", et il "manque des informations sur le contexte".

"On ne voit pas l'image d'ensemble", dit pour sa part l'auteure canado-iranienne Nazila Fathi. "On ne voit que ce qui est devant l'objectif de la caméra, donc c'est difficile de dénombrer. Combien de gens sont présents? Comment ont-ils été incités à participer? (...) Il y a beaucoup d'hypothèses".

- Peur de représailles -

Selon Amnesty, les familles de victimes ont été "averties de ne pas parler aux médias".

Certaines ont néanmoins pris le risque, à l'instar de celle de Pooya Bakhtiari, l'une des personnes dont la mort a été confirmée par des organisations de défense des droits humains.

Dans la vidéo filmée d'une morgue envoyée par cette famille à la militante Masih Alinejad basée aux Etats-Unis, on peut voir le corps sans vie de Pooya Bakhtiari, le visage apparemment atteint par balles.

Beaucoup d'Iraniens craignent de publier directement des vidéos et préfèrent les envoyer à des journalistes et militants à l'étranger, relève le chercheur spécialisé sur les droits numériques en Iran, Kaveh Azarhoosh.

Mais, pour beaucoup, la peur des représailles pousse au silence.

Selon le Comité pour la protection des journalistes basé à New York, le journaliste Mohammad Mosaed a été arrêté le 22 novembre en Iran après avoir contourné la coupure du réseau pour écrire sur Twitter: "Bonjour monde libre! (...). Des millions d'Iraniens sont privés d'internet. Vous nous entendez?"

D'après M. Azarhoosh, "les autorités ont compris que, pour contrôler les comportements en ligne, le contrôle du réseau ne suffit pas, il faut aussi instaurer un facteur peur dans la vie réelle".

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