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La fuite des capitaux, un fléau qui saigne le continent africain

ARCHIVES - Bâtiment de la banque centrale d'Angola à Lunada, la capitale, le 7 juin 2016.

Chaque année, des dizaines de milliards de dollars sont détournés en Afrique, estiment les spécialistes. Selon eux, fraudes, détournements de fonds et autres formes de corruption privent le continent de financements indispensables à la santé, à l'agriculture, à l'éducation et aux infrastructures.

Au Kenya, la Commission chargée de l'éthique et de la lutte contre la corruption a déclaré le 20 juillet sur Twitter qu'elle enquêtait sur quatre employés du Trésor soupçonnés d'avoir détourné des fonds publics. Selon la presse locale, ces employés étaient accusés d'avoir détourné quelque 37 millions de shillings kenyans, soit près de 307 700 dollars.

Ailleurs, Glencore, une multinationale d'exploitation minière et de négoce de matières premières, a plaidé coupable au début de l'année – devant des tribunaux britanniques, américains et brésiliens – de corruption et de manipulation de marchés, dont certains cas concernaient l'Afrique. Le bureau des fraudes britannique, dans une déclaration datant du 21 juin, a estimé que le personnel de Glencore avait "versé des pots-de-vin d'un montant supérieur à 28 millions de dollars" dans le cadre d’opérations pétrolières au Nigeria, au Cameroun, en Côte d'Ivoire, en Guinée équatoriale et au Soudan du Sud. Un mois plus tôt, le ministère américain de la Justice annonçait que Glencore avait plaidé coupable dans deux affaires pénales connexes et que la multinationale paierait environ 700 millions de dollars de pénalités pour corruption et 485 millions de dollars pour manipulation des prix du pétrole.

Environ 88,6 milliards de dollars sortent illégalement des pays africains chaque année, estime la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED) dans un rapport de 2020 qui pointe spécifiquement du doigt l'évasion fiscale, la mauvaise facturation et d'autres activités criminelles.

L'estimation des pertes faite par le rapport de l'ONU correspond à une conclusion de On the Trail of Capital Flight From Africa, un livre publié au début de l'année qui se penche sur les fuites illégales de capitaux de l'Angola, de la Côte d'Ivoire et de l'Afrique du Sud. L'équipe de recherche de l'ouvrage a calculé que ces trois pays réunis ont perdu en moyenne 60 milliards de dollars par an pendant cinq décennies.

Léonce Ndikumana, professeur d'économie à l'Université du Massachusetts et spécialiste de la fuite des capitaux en Afrique.
Léonce Ndikumana, professeur d'économie à l'Université du Massachusetts et spécialiste de la fuite des capitaux en Afrique.

"C'est beaucoup plus que ce qu'ils reçoivent en termes d'aide étrangère, que ce qu'ils reçoivent en termes d'investissements étrangers directs, de transferts de fonds et de tout autre flux", affirme Léonce Ndikumana, co-éditeur du livre, professeur d'économie et directeur du programme de politique de développement africain à l'Université du Massachusetts.

Passé par la Banque africaine de développement, Léonce Ndikumana étudie depuis des années les flux illégaux de capitaux. "La fuite des capitaux affaiblit la capacité d'un pays à financer des projets de développement qui créeraient des emplois, qui réduiraient la pauvreté, qui généreraient davantage d'opportunités en termes d'éducation et de santé", déclarait-il récemment à la VOA lors d'une interview.

Effet destabilisateur

Le professeur estime que l'équipe du livre a réussi à "identifier une relation très forte et systématique" entre "la fuite des capitaux des pays africains et le phénomène des emprunts extérieurs."

De nombreux gouvernements empruntent de l'argent à l'étranger pour financer des projets de développement. Mais, selon Léonce Ndikumana, "une grande partie de cet argent finit par être détournée par les mêmes personnes qui sont censées le gérer... puis est siphonnée hors du pays."

Léonce Ndikumana explique que, selon l'analyse de l'équipe, sur chaque dollar emprunté par les pays africains, 40 à 60 centimes sont perdus à cause de pots-de-vin, de la surfacturation, de détournements de fonds et autres. La baisse des fonds disponibles peut se traduire par des routes, des lignes de chemin de fer ou des bâtiments de qualité inférieure, moins de services de santé, d'écoles et d'installations sanitaires, ainsi que moins de policiers, de pompiers et de travailleurs sociaux.

Sans compter, ajoute-t-il, que les prêts doivent toujours être remboursés dans leur intégralité.

La fuite des capitaux est également liée au déclin des institutions d'un pays, note Léonce Ndikumana, "car les mêmes personnes qui profitent de la fuite des capitaux sapent activement la capacité du gouvernement à contrôler les transactions" relatives au commerce et à la fiscalité.

Les fuites des capitaux concerne une grande partie de l'Afrique.
Les fuites des capitaux concerne une grande partie de l'Afrique.

"Les ressources africaines sont pillées par des actes de collusion entre des acteurs internationaux, un réseau de facilitateurs et des profiteurs, comprenant notamment des multinationales et des cabinets juridiques et comptables qui conseillent ces individus qui saignent le continent", dénonce-t-il.

Solutions proposées

Face à ces flux financiers illicites, "il faut s'attaquer à toutes les sources du problème", affirme Léonce Ndikumana. Par exemple, "il faut s'assurer qu'au niveau mondial, des efforts soient déployés pour améliorer la transparence des systèmes bancaires", précise-t-il, appelant à renforcer "le contrôle et la notification des transactions suspectes".

La CNUCED a également appelé à une "coopération fiscale internationale et à des mesures de lutte contre la corruption."

Les inquiétudes face aux flux financiers illicites et les solutions proposées ne sont pas nouvelles, elles remontent à des années. Un rapport de l'ONU et de l'Union africaine expliquait en 2015 que "les pays qui sont les destinations de ces flux ont également un rôle à jouer pour les prévenir et aider l'Afrique à rapatrier les capitaux illicites et à poursuivre les auteurs".

Le Conseil consultatif de l'Union africaine contre la corruption a appelé à un renforcement des "systèmes de responsabilité" parmi les États-membres, notamment en ce qui concerne les fonds d'urgence destinés à lutter contre la pandémie de Covid-19.

Transparency International, une organisation à but non lucratif luttant contre la corruption, exhorte les gouvernements et les autres acteurs à faire davantage pour contrer la fuite des capitaux. Dans une lettre ouverte adressée aux dirigeants de l'UA à l'occasion de la journée annuelle de lutte contre la corruption en Afrique, l'ONG a appelé les États-membres à partager "les informations relatives aux marchés publics et à sanctionner et poursuivre tout abus relatif aux fonds de recouvrement Covid-19". L’organisation a également encouragé l'accélération des efforts pour lutter contre les flux financiers illicites et mettre fin aux "structures d'entreprise secrètes".

"Il y a des lacunes évidentes dans le suivi des données", constate Robert Mwanyumba, coordinateur régional et conseiller à Transparency International pour l'Afrique australe.

Le groupe a mis en place des programmes de recherche dans neuf pays africains afin de suivre les flux financiers illicites transfrontaliers "en tant que point de référence et que ressource" pour leurs gouvernements et leur fonction publique respectifs, a déclaré Robert Mwanyumba à la VOA lors d'une récente interview vidéo depuis son bureau de Berlin.

Les pays concernés sont le Nigeria et l'Éthiopie – les nations les plus peuplées du continent et deux de ses plus grandes économies – ainsi que la Côte d'Ivoire, le Kenya, Maurice, le Maroc, la République du Congo, l'Afrique du Sud et la Zambie.

L'objectif, a ensuite expliqué Robert Mwanyumba dans un courriel, est de mieux comprendre "l'ampleur et les mécanismes qui permettent les flux financiers illicites dans la région", où ils vont, comment les autorités réagissent, et "les risques pour ces pays africains et leurs capacités à détecter et à empêcher que ces fonds soient siphonnés au lieu d'être utilisés pour réduire les inégalités criantes de la région".

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Confrontation Ousmane Sonko-Adji Sarr au tribunal de Dakar

Confrontation Ousmane Sonko-Adji Sarr au tribunal de Dakar
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Au Sénégal, l’opposant Ousmane Sonko a fait face mardi à Adji Sarr, la masseuse qui l’accuse de viols répétés et de menaces de morts. Cette confrontation décidée par le doyen des juges d’instruction a eu lieu au tribunal de Dakar en présence des deux protagonistes qui sont arrivés vers 11h le matin pour ne ressortir du tribunal qu'aux alentours de 20h.

Putsch avorté en Allemagne: ce que l'on sait sur les suspects

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Mégaprojet en Ouganda et en Tanzanie : TotalEnergies jugé en France

Une enseigne de la multinationale française TotalEnergies.

Le groupe français a été assigné mercredi devant le tribunal judiciaire de Paris par six ONG qui lui reprochent de manquer à son "devoir de vigilance" sur un mégaprojet pétrolier en Ouganda et en Tanzanie.

Les Amis de la Terre, Survie et quatre ONG ougandaises accusent TotalEnergies de mener ce projet au mépris des droits humains et de l'environnement et somment le groupe de respecter une loi votée en 2017, qui impose aux multinationales un "devoir de vigilance" sur leurs activités dans le monde.

Cette législation les oblige à "prévenir les atteintes graves envers les droits humains, la santé et la sécurité des personnes ainsi que l'environnement" chez leurs sous-traitants et fournisseurs étrangers à travers un "plan de vigilance" qui doit cartographier les risques et établir les mesures pour les prévenir. Cette audience est la première sur le fond devant la justice depuis le vote de 2017.

Dans le cas de TotalEnergies, les six ONG ont dans leur viseur deux chantiers colossaux: "Tilenga", un forage de 419 puits en Ouganda en partie situés dans un parc naturel, et le projet EACOP (East African Crude Oil Pipeline), plus long oléoduc chauffé au monde, destiné à transporter les hydrocarbures jusqu'à l'océan Indien en traversant la Tanzanie sur 1.445 km.

La phase active des travaux a débuté en février et la production de pétrole en Ouganda, pays autoritaire d'Afrique australe, doit démarrer en 2025 en dépit des condamnations du projet par le Parlement européen, quatre rapporteurs spéciaux de l'ONU et de nombreux responsables politiques et associatifs.

L'avocat des associations, Louis Cofflard, a regretté que TotalEnergies n'ait pas mis à profit les trois années de procédure pour "s'engager et se conformer à ses obligations", regrettant une "forme de cynisme" chez le groupe pétrolier et gazier.

En face, l'avocat de TotalEnergies, Antonin Lévy, a assuré qu'il préferait se concentrer sur "l'irrecevabilité" des demandes. Les ONG veulent faire "le procès de TotalEnergies, de Tilenga et d'EACOP, de la Tanzanie, de l'Ouganda et leurs dirigeants", a-t-il dénoncé. La décision a été mise en délibéré au 28 février.

L'armée nigériane accusée d'avoir fait avorter illégalement des femmes rescapées de jihadistes

Hauwa Joseph, une écolière kidnappée de Chibok, est assise avec son bébé à Maimalari Barracks à Maiduguri, dans le nord-est du Nigeria, le 21 juin 2022.

Les forces armées nigérianes sont accusées d'avoir mené depuis près de dix ans un programme d'avortements de masse sur des femmes rescapées des groupes jihadistes dans le nord-est du pays, selon une enquête de l'agence de presse Reuters publiée mercredi et démentie en bloc par l'armée.

Selon cette enquête, l'armée nigériane mène depuis 2013 un programme "d'avortements secrets, systématiques et illégaux dans le nord-est du pays, mettant fin à au moins 10.000 grossesses chez des femmes et des jeunes filles, dont beaucoup avaient été enlevées et violées par des combattants jihadistes".

"La plupart des avortements" ont été pratiqués sans le consentement de ces femmes, "souvent" à leur insu, rapportent les journalistes qui s'appuient sur les témoignages de 33 femmes et jeunes filles, cinq travailleurs de santé et neuf personnels de sécurité impliqués dans ce programme, mais aussi sur des documents militaires et des registres d’hôpitaux.

Les femmes et les filles étaient enceintes de quelques semaines à huit mois. "Certaines n'avaient que 12 ans", affirme cette enquête. Selon les témoignages recueillis par les journalistes, les soldats assuraient aux femmes que les pilules et les injections données "étaient destinées à rétablir leur santé et à combattre des maladies telles que le paludisme".

"Dans certains cas, les femmes qui résistaient étaient battues, frappées à coups de bâton, tenues en joue ou droguées pour qu'elles obéissent", ajoute cette enquête.

L'armée, dans un document de cinq pages cité dans l'enquête de Reuters et consulté mercredi par l'AFP, nie l'existence d'un tel programme. Elle assure que sa mission est de protéger les civils, et affirme que l'enquête est "une insulte aux Nigérians et à leur culture".

Au Nigeria, la religion tient une place centrale, que ce soit dans le nord à majorité musulmane ou dans le sud à majorité chrétienne. L'avortement y est illégal, sauf lorsque la vie de la mère est en danger. Dans le nord, il est passible de 14 ans d'emprisonnement, rappelle l'enquête de Reuters.

Dans sa réaction, l'armée nigériane martèle qu'elle ne peut être à l'origine d'un "programme aussi maléfique" et "certainement pas sur (son) propre sol". Les avortements forcés peuvent "constituer des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité", avance Reuters qui a consulté quatre experts juridiques.

Confrontés à une insécurité généralisée, dont l'insurrection jihadiste de Boko Haram et de l'Etat islamique dans le nord-est, les Nigérians éliront le 25 février un successeur au président Muhammadu Buhari, qui ne se représente pas après deux mandats, comme le prévoit la Constitution.

Corruption au Mozambique: onze proches du pouvoir condamnés à des peines de prison

Ndambi Guebuza (à gauche), fils de l'ancien président du Mozambique Armando Guebuza, avec son père au début de la procédure judiciaire à la prison centrale de Maputo, le 30 novembre 2022.

Onze proches du pouvoir au Mozambique, dont le fils d'un ex-président, ont été condamnés mercredi à des peines de prison ferme dans le gigantesque scandale de corruption dit de la "dette cachée", qui avait plongé le pays dans une grave crise financière.

Près de dix ans après les faits, un tribunal spécial aménagé sous une tente blanche dans la cour d'une prison de la capitale Maputo a rendu son verdict. Aucun tribunal n'était assez grand pour juger l'un des plus grands scandales qui a secoué le pays parmi les plus pauvres du monde.

L'affaire concerne des prêts secrets de deux milliards de dollars accordés par des banques étrangères à des entreprises publiques mozambicaines, et garantis par l'Etat, officiellement pour des contrats d'équipements de pêche et de surveillance maritime. Le procès, retransmis en direct à la radio et à la télévision, s'est ouvert l'an dernier et a duré sept mois.

En combinaisons oranges de prisonniers pour certains, les 19 accusés étaient sur le banc pour la lecture du verdict qui a duré une semaine. Tous des proches du pouvoir, jugés pour chantage, faux, détournement de fonds et blanchiment.

"Les crimes commis ont eu des effets qui dureront des générations. Le pays a été bloqué, l'aide financière à l'Etat suspendue et la pauvreté s'est aggravée pour des milliers de Mozambicains", a déclaré le juge Efigenio Baptista lors de l'énoncé du verdict.

Les plus grands coupables dans l'affaire sont l'ancien chef des services de renseignement et de la sécurité de l'Etat, Gregorio Leao, et l'ex-patron du renseignement économique, Antonio do Rosario, a-t-il estimé, les condamnant chacun à 12 ans de réclusion.

"Ils devaient être les gardiens de l'Etat", au lieu de cela, "ils ont cherché le point faible du président en approchant sa famille", a fustigé le juge.

Scandale de la "dette cachée" au Mozambique : bientôt les sentences
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"Goûts de luxe"

Ndambi Guebuza, fils de l'ancien chef d'Etat Armando Guebuza, a été reconnu coupable d'avoir joué les facilitateurs auprès de son père alors au pouvoir. En échange, il a touché 33 millions de dollars en pots-de-vin, dépensés en hôtels de luxe, voitures et somptueuses villas.

Le fils du président a "financé ses goûts de luxe aux dépens de l'appauvrissement du peuple", a déclaré le juge. Il a également écopé de 12 ans de prison.

Au total, onze accusés ont été envoyés derrières les barreaux, et huit ont été acquittés.

L'actuel chef de l'Etat, Filipe Nyusi, a été mis en cause dans plusieurs témoignages. Il n'a toutefois pas été inquiété par la justice jusqu'ici.

L'affaire remonte à 2013-2014. Nyusi est alors ministre de la Défense. Trois entreprises publiques mozambicaines empruntent secrètement deux milliards de dollars auprès de banques internationales pour financer des achats de navires de pêche et de patrouilleurs militaires.

Le scandale a éclaté en 2016: l'argent a été emprunté secrètement, sans l'aval du Parlement et dans le dos des créanciers du pays dépendant de l'aide internationale. Le Fonds monétaire international et la Banque mondiale se retirent.

L'ancienne colonie portugaise fait défaut sur sa dette et sa monnaie, le metical, s'effondre. Le pays plonge dans la plus grave crise financière depuis son indépendance en 1975.

Le FMI a accordé un nouveau crédit au Mozambique en mars (456 millions de dollars), le premier depuis le scandale.

Mais qu'est-il advenu de l'argent emprunté? Surveillance maritime, patrouilleurs, chalutiers... Plusieurs audits n'ont pu déterminer exactement ce qui a été acheté.

Certains des bateaux commandés par la Compagnie mozambicaine de thon (Ematum) à la France, ont bien été livrés et rouillent au port par manque de marins qualifiés, selon un rapport soumis à la justice.

Reste qu'une partie des sommes demeure introuvable. Selon un audit indépendant, 500 millions de dollars ont été détournés. D'autres procédures sont en cours en Suisse, au Royaume-Uni et en Afrique du Sud. La banque Credit Suisse a été condamnée l'an dernier pour son rôle dans l'octroi des prêts secrets.

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