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Gambie : face à Yahya Jammeh, la société civile rue dans les brancards


Le président Yahya Jammeh arrive au bureau de vote accompagné de sa femme Zined au milieu de sa garde militaire, à Banjul, 1er décembre 2016.

Abubacarr Jah est plus habitué au milieu stérile des salles d'opération qu'aux manifestations de rue. Il y a un mois, cet urologue gambien ne se serait jamais imaginé en militant. Mais aujourd'hui, l'ensemble de la société civile se dresse contre la volonté de Yahya Jammeh de rester au pouvoir.

Syndicats d'enseignants, d'avocats, de médecins, d'infirmières, du secteur alimentaire et des transports, ou encore des musiciens: la liste des professions appelant le président gambien à céder le pouvoir ne cesse de s'allonger depuis son revirement du 9 décembre.

Yahya Jammeh avait d'abord reconnu sa défaite électorale le 2 décembre, et même félicité le vainqueur déclaré, Adama Barrow. Mais il a fait volte-face le 9 décembre et annoncé qu'il contesterait en justice l'élection de M. Barrow.

"Cette déclaration est potentiellement porteuse de troubles dans le pays", a ainsi prévenu la semaine dernière dans un communiqué l'Association des médecins et dentistes gambiens (MDAG), précisant s'exprimer "à la fois en tant que praticiens et que citoyens".

"Il était devenu pour nous nécessaire de prendre la parole", explique le Dr Abubacarr Jah, vice-président du MDAG.

Pendant les 22 ans de pouvoir de Yahya Jammeh, les organisations professionnelles se sont soigneusement gardées de s'aventurer sur le terrain politique, de crainte de s'attirer les foudres du régime très autoritaire.

Malgré les accusations de torture systématique des détenus - dont deux opposants décédés cette année ainsi qu'un dirigeant du syndicat des transports - les professions de santé sont restées jusqu'à présent silencieuses.

Le Dr Jah reconnaît n'avoir auparavant rien écrit de plus revendicatif qu'une lettre de doléances à la direction de son hôpital, mais affirme que cette fois, l'éthique médicale est en jeu.

"Nous savons que le système de santé gambien n'est déjà pas équipé pour faire face à une situation normale sans trouble", a-t-il souligné.

Muhammad Jagana, comptable assermenté et président de la Chambre de commerce et d'industrie, n'a, lui non plus, rien d'un agitateur.

Mais l'institution qu'il représente s'inquiète d'un déclin économique de la Gambie depuis plusieurs années et voit dans l'alternance une opportunité, confie-t-il.

"En tant que milieu des affaires, nous ne pouvons prospérer que lorsque le pays connaît la stabilité et la paix", affirme M. Jagana, jugeant nécessaire de se conformer à la volonté du peuple qui "a décidé de voter pour le changement et d'élire un nouveau président" le 1er décembre.

- 'Point de non-retour' -

La dette publique s'est envolée récemment, selon les experts, bien qu'aucune statistique fiable ne soit disponible. La Gambie ne dispose plus actuellement que de trois mois de réserves de devises, selon une source diplomatique à Banjul.

Des fédérations hôtelières se sont également jointes au choeur des appels au départ de Yahya Jammeh, par souci de paix civile, essentielle pour un pays dont le produit intérieur brut (PIB) dépend à plus de 20 % du tourisme.

Mais ce sont sans doute les professions juridiques les plus en pointe contre M. Jammeh. Ce dernier a décidé de porter sa contestation électorale devant la Cour suprême, qui examinera le 10 janvier son recours en annulation des résultats accordant la victoire à Adama Barrow de quelque 19.000 voix.

L'Ordre des avocats a estimé que cette démarche était "équivalente à une trahison", rappelant le principe fondamental selon lequel "nul ne peut être juge et partie".

"C'était ce qu'il fallait faire", confie le secrétaire général de l'Ordre des avocats, Aziz Bensouda.

Il n'a même que trop tardé à protester contre "les violations flagrantes des droits de l'homme, le déclin du système juridique et l'érosion évidente par le régime des droits constitutionnels", avoue-t-il.

Selon l'avocat, le soulagement provoqué par le revers infligé au président sortant a définitivement brisé le mythe de son invulnérabilité.

"Il y avait une profonde conviction en Gambie que Jammeh était invincible. Mais sa défaite dans les urnes a créé un basculement dans la perception du pays", indique Aziz Bensouda.

"Rien ne peut ramener le pays au temps de l'incertitude et du mépris total du droit", assure-t-il.

Reste encore pour cela à convaincre une corporation de rejoindre le mouvement: l'armée et les puissants services de sécurité, dont le commandement semble pour le moment maintenir son allégeance à Yahya Jammeh.

Avec AFP

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