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Dans les Balkans, la violence conjugale face à un mur d'inaction


Fildes Hafizi, juge abattue le 31 août 2017 en plein jour dans une rue de Tirana, en Albanie, par son ex-mari.

"C'est votre parole contre la sienne. Il n'y a rien à faire": réfugiée dans un commissariat de Belgrade, Aleksandra demandait de l'aide mais s'est heurtée à la passivité des autorités face aux violences conjugales.

L'ONU consacre samedi sa journée internationale pour l'élimination de la violence contre les femmes, un fléau qui concerne tous les Balkans. En mai, l'Union européenne avait lancé un projet pour inciter les femmes à s'attaquer à l'"une des questions sociétales les plus importantes" de la région.

Après deux ans de violences, Aleksandra, 33 ans, n'a pas cédé à l'injonction au silence de ce policier qui annonçait son impuissance faute de "preuves de violence ou d'abus". Elle a porté plainte. Mais sous couvert d'anonymat elle raconte que dans l'attente du procès, c'est elle et son bébé qui ont quitté le domicile conjugal, pour être hébergés dans une "maison sûre" de Belgrade, tenue par l'ONG "Sigurna kuca".

En Serbie, 33 femmes ont été tuées l'an dernier par un homme de leur entourage. En Bosnie, plus de la moitié des femmes et adolescentes de plus de 15 ans ont été victimes d'une forme de violence, selon le ministère des Droits de l'Homme.

- Sans protection -

Près de 70% des femmes du Kosovo -- 1,8 millions d'habitants -- ont souffert de violences conjugales, selon le Réseau des femmes de ce pays où la violence intrafamiliale est considérée, dit cette ONG, "comme une forme d'éducation et de discipline pour les enfants". En Albanie, entre janvier et septembre, la police a comptabilisé 3.000 cas de violences conjugales pour 2,8 millions d'habitants. Dans 1.643 cas, des mesures de protection ont été ordonnées.

"Les mentalités restent largement sous l'influence du modèle patriarcal, avec un homme en position de domination sur une femme soumise", dit Ana Ruci de l'association "Refleksione" à Tirana. Dans l'ex-Yougoslavie, viennent s'ajouter les traumatismes des guerres des années 1990, selon les ONG.

"La police réagit trop lentement et n'est pas efficace. Mais la justice est pire encore. Les juges ne sont pas sensibilisés à la violence conjugale", renchérit à Belgrade Vesna Stanojevic, en charge d'une "maison sûre" de Belgrade.

Cette passivité a motivé l'adoption d'une loi prévoyant des sanctions pour punir l'inaction de fonctionnaires. Mais "il n'y a pas assez de personnes pour la mettre en application", dit Tanja Ignjatovic de l'ONG serbe du Centre des femmes autonomes. La lenteur des procédures, une protection insuffisante, sont de fortes incitations au silence.

En juillet, deux femmes ont été assassinées à Belgrade devant les institutions où elles étaient censées être à l'abri. La première a été battue à mort avec une pierre par son mari sous le regard de leurs trois fils. Le meurtrier venait de purger deux ans de prison pour des violences contre l'aîné. Quelques jours plus tard, un autre homme a poignardé sa femme et étranglé son fils de quatre ans en plein jour.

- La juge assassinée -

Depuis que son ex-époux l'a frappée dans la rue à coups de barre de fer en juillet, Merita Doci, 49 ans, ne sort plus qu'avec la peur au ventre de son domicile de Fushe-Kruje, dans l'ouest de l'Albanie. L'agresseur est en fuite mais elle ne fait l'objet d'aucune mesure de protection particulière. La nuit, elle monte la garde à tour de rôle avec son aîné, une hache reste posée contre la porte.

"La police, les tribunaux, le procureur, personne ne fait rien. Quand vont-ils intervenir? Quand je serai morte?", demande-t-elle.

Comment cette mère de deux enfants qui survit par un petit emploi à la prison toute proche, peut-elle se sentir en sécurité dans un pays où a été assassinée Fildes Hafizi? Cette juge avait alerté à de nombreuses reprises la police et ses collègues sur la violence de son ex-mari. Mais en août, libéré avant le terme de sa peine de trois ans de prison pour des violences précédentes, il l'a assassinée en lui tirant dessus, en plein jour dans une rue de Tirana.

"La mort d'une magistrate, qui connaissait toutes les ficelles du droit mais n'a pu les utiliser pour protéger sa propre vie, est une source de découragement pour les femmes qui ne connaissent pas la loi", résume l'avocate Vjollca Mece, ancienne membre de la Cour constitutionnelle.

Avec AFP

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