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Au Sénégal, des femmes craignent un recul de leur cause avec le procès de l'opposant Sonko


Adji Sarr, l'accusatrice de l'opposant sénégalais et chef du parti Pastef, Ousman Sonko, quitte le bureau du juge après une confrontation avec Sonko, accusé dans une affaire de viol, au palais de justice de Dakar, le 6 décembre 2022.
Adji Sarr, l'accusatrice de l'opposant sénégalais et chef du parti Pastef, Ousman Sonko, quitte le bureau du juge après une confrontation avec Sonko, accusé dans une affaire de viol, au palais de justice de Dakar, le 6 décembre 2022.

Un tribunal de Dakar doit rendre jeudi un verdict très attendu dans le procès pour viols visant l'opposant Ousmane Sonko. Si l'affaire a défrayé la chronique, c'est surtout pour des raisons politiques et de nombreuses Sénégalaises déplorent une occasion manquée pour la cause des femmes.

Certaines craignent même un retour en arrière, a fortiori après le procès du 23 mai. La plaignante, Adji Sarr, s'y est livrée en audience publique à un récit très cru des actes qu'elle accuse M. Sonko d'avoir commis contre elle.

Le lendemain, sa déposition choc s'étalait à la une des journaux, non pour sa résonance judiciaire ou sociétale, mais pour sa teneur sexuelle. "Salace", titrait l'un, "Comme un film porno" ou "X", titraient d'autres.

Dans ce pays majoritairement musulman où la plupart des victimes de violences sexuelles restent silencieuses, certains Sénégalais se sont indignés de l'attitude de la jeune femme de 23 ans, employée d'un salon de beauté où M. Sonko allait se faire masser, et d'autres ont loué son courage.

Pour Aminata Libain Mbengue, membre fondatrice du collectif des féministes du Sénégal, "ce procès est un énorme recul qui laissera des traces dans l’histoire des droits des femmes". "Il n'y a eu aucun débat sur le consentement et les violences sexuelles. L'aspect politique a de suite pris le dessus", souligne-t-elle.

M. Sonko, adversaire le plus rétif du président Macky Sall, crie au complot du pouvoir pour l'écarter de la présidentielle de 2024. La mobilisation de ses supporteurs a donné lieu depuis deux ans à des heurts et des incidents souvent meurtriers.

Menacée, insultée, Adji Sarr, originaire d'un village de pêcheurs et dépourvue de formation, se terre, ne sortant plus que sous escorte policière."Peu importe le verdict, Adji Sarr a déjà pris perpétuité", poursuit Mme Mbengue.

Les féministes "sont passées à côté" parce que celles qui ont osé s'exprimer ont été violemment menacées par des partisans de M. Sonko, et parce que "les éléments de langage" de celui-ci, très populaire auprès des jeunes, "ont infusé dans le débat public", dit-elle.

Culture du silence

Un certain nombre de militantes qui disent se battre pour les femmes soutiennent l'opposant et remettent ouvertement en question la parole d'Adji Sarr.

"Être féministe ne veut pas dire défendre tout et n’importe quoi", dit Nafissa Fall, 27 ans, membre d'une organisation féministe. Elle est convaincue qu'Adji Sarr n'a pas été violée. "On (les féministes) est déjà mal perçues au Sénégal, on ne peut pas se discréditer en soutenant une femme qui n'a pas été violée", affirme-t-elle.

"Depuis le début, mon problème, c’est l’attitude de la fille", estime également Amy Wane, 27 ans. "Les femmes qui en sont victimes (de viol) ont honte, cachent leur visage. Adji Sarr, elle, s'exhibe sur les réseaux sociaux, vient au tribunal avec une robe rouge moulante, n'apporte aucune preuve", énumère-t-elle.

"Au-delà de la question du viol, c'est l’instrumentalisation d’une femme à des fins politiques qu'il faut regretter", déplore la sociologue Rosalie Aduayi Diop, qui a travaillé sur les violences sexuelles.

La chercheuse note de nombreuses avancées pour les femmes ces dernières années dans ce pays aux mœurs imprégnées par un islam conservateur. Elles ont de plus en plus accès à des postes à responsabilité, sont plus représentées en politique, et le Parlement a criminalisé le viol en 2020.

Mais si le viol reste tabou, les victimes ignorent pour la plupart la loi et la culture du silence perdure. "On essaie toujours d’arranger les choses en famille", pour préserver les liens familiaux et éviter la stigmatisation de la victime, explique Mme Diop.

La déposition d'Adji Sarr n'a pas levé le doute. Toutes les femmes interrogées par l'AFP ont en revanche condamné les paroles proférées par M. Sonko au lendemain du procès: "Si je voulais violer, je choisirais une femme autre qu'une guenon frappée d'AVC".

"Utiliser un tel qualificatif sur une femme sénégalaise est dégradant et la pire insulte au moment où des noir.e.s un peu partout dans le monde luttent contre les préjugés et les violences racistes", a réagi le Réseau des féministes du Sénégal dans une tribune.

Ces propos normalisent "la culture du viol et sont indignes d’un homme qui aspire à la plus haute fonction".

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