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Achille Mbembe à VOA : "L'Afrique est un continent en sommeil"


Achille Mbembe, Achille Mbembe professeur d’histoire à l’université Wits de Johannesburg, Washington, le 1er décembre 2016, (VOA/Nicolas Pinault)

De passage à Washington, l'intellectuel camerounais, professeur d’histoire et philosophe, s'est confie à VOA Afrique : alternance politique en Afrique, mondialisation et élection de Donald Trump, etc. Entretien.

Hasard du calendrier, François Hollande annonce qu'il ne se représentera pas pour un nouveau mandat en 2017. Qu’est-ce que ça vous inspire ?

Achille Mbembe : "C’est une grande décision, peu importe les raisons. Qu’il y ait été poussé par la probable impossibilité de sa réélection ou son adhésion à un certain nombre de principes. C’est un geste courageux qu’aimerait voir se reproduire chez nous en Afrique."

Cela participe-t-il au débat en cours sur le continent, notamment en République Démocratique du Congo ?

Achille Mbembe : "Je suis sûr que ça sera un élément de poids dans les réflexions en cours sur la perpétuation au pouvoir, en particulier en Afrique Centrale, de gens qui n’ont plus rien à donner à leur peuple. L’acte de M. Hollande représente quelque chose de significatif, dans la mesure, où on a l’exemple de quelqu’un capable de détachement, de laisser aller les choses, de faire place à d’autres possibilités quant à l’avenir de son pays. Ceci manque énormément à la culture politique an Afrique postcoloniale. Pas seulement d’ailleurs. A l’époque précoloniale, la question de la succession au pouvoir était toujours terriblement compliquée. Les sociétés politique africaines, dans le temps long, ont toujours éprouvées des difficultés à régler au mieux les questions de transition.”

Que pensez-vous de l’argument selon lequel le concept de démocratie aurait été importé en Afrique après la décolonisation ?

Achille Mbembe : "On a pris beaucoup de choses de l’extérieur. L’Afrique dispose d’une extraordinaire capacité à assimiler des choses dont elle n’est pas l’auteur. Il en est ainsi des formes techniques, culturelles mais aussi des formes politiques. La démocratie libérale en est ici un exemple approprié. Mais il n’est pas vrai que, si effectivement la démocratie à avoir avec les principes d’égalité, de liberté, d’organiser en commun la redistribution du bien-être, ces principes soient anti-africains. Encore faudrait-il définir ce qui est africain et ce qui ne l’est pas. L’argument selon lequel la démocratie libérale ne répondrait pas du tout aux données d’une supposée culture africaine est un argument facile.”

Y a-t-il un mal africain sur la question de l'alternance politique suite aux débats au Burundi, au Rwanda, en RDC ou au Congo ?

Achille Mbembe : "Cela n’a rien d’africain. La limitation des mandats n’est pas, partout, un pilier de l’exercice démocratique du pouvoir. Ce qui est important c’est l’institutionnalisation d’un rapport de force équilibré entre l’Etat et la société. A Berlin, Mme Merkel va se représenter pour la nième fois mais il ne vient à l’esprit de personne d’imaginer que l’Allemagne serait en train de tomber dans une période dictatoriale. Dans les pays africains, ce rapport de force est largement à l’avantage des bureaucraties existantes. Ceci exige une énorme capacité d’organisation, des ressources matérielles, un renouvellement des langages culturels (…) et de l’imagination politique. Le projet démocratique en Afrique est un projet de très long terme. Il prendra forme au cours de luttes sociales de grande envergure dont on peut déjà voir quelques manifestations. Mais, on est loin du but."

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