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À Kisumu, bastion de l'opposition kényane, "il n'y aura pas d'élection"

  • VOA Afrique

Les forces de l’ordre se déploient au lieu où des partisans du candidat de l’opposition Raila Odinga protestent à Kisumu, Kenya, 12 août 2017.

"Les assesseurs sont terrorisés, ils ont peur d'être agressés", soupire John Ngutai, le plus haut responsable électoral de la circonscription de Kisumu-centre, un bastion de l'opposition dans l'ouest du Kenya.

"Nous devrions être en train de préparer l'élection présidentielle de demain (jeudi), mais personne n'est là", constate-t-il mercredi, dépité.

Nerveux, M. Ngutai multiplie les coups de fil pour convaincre les autres responsables électoraux de venir à l'école "Lions" de Kisumu, le centre de comptage des voix de la circonscription. Sur les quelque 400 assesseurs qui devaient participer à une réunion de préparation, seuls cinq sont venus.

C'est que l'opposant Raila Odinga a décidé de boycotter la présidentielle, organisée après l'invalidation en justice de la réélection du chef de l'Etat Uhuru Kenyatta, et n'a cessé de répéter qu'il n'y aurait "pas d'élection" sans de profondes réformes au sein de la controversée Commission électorale (IEBC).

Dans une région acquise à M. Odinga, déjà trois fois candidat malheureux à la présidentielle (1997, 2007, 2013), ses partisans comptent bien appliquer la consigne au pied de la lettre.

Ces dernières semaines, deux sessions de formation des assesseurs ont été interrompues par des individus armés qui ont agressé les participants, alors que de nombreuses manifestations ont dégénéré en affrontements avec la police.

"J'ai peur pour ma vie, oui, et je ne sais pas si j'irai au bureau de vote demain", affirme un des assesseurs absents, joint par téléphone par l'AFP et souhaitant garder l'anonymat.

Réformes

L'école "Lions" devrait fourmiller d'activité, mais il y règne au contraire le calme le plus total. Les bulletins de vote y ont bien été acheminés en vue de leur transport vers les différents bureaux de vote, mais ces piles de papier sont le seul témoin de l'imminence de l'élection.

"Le reste du matériel électoral (dont les urnes, ndlr) se trouve dans un entrepôt à quelques kilomètres d'ici, mais je ne trouve personne pour le transporter jusqu'ici car personne ne veut être associé à l'IEBC", regrette John Ngutai. "Selon le programme officiel, tout le matériel devrait déjà être dans les bureaux de vote, et voilà où nous en sommes".

Saisie par l'opposition, la Cour suprême du Kenya a invalidé le 1er septembre la réélection de M. Kenyatta à la présidentielle du 8 août, en évoquant des manquements de la Commission électorale. Mais M. Odinga, estimant que l'IEBC ne s'est pas réformée, a annoncé le 10 octobre son retrait de la présidentielle, dont il réclame le report.

Loin de la quiétude de l'école "Lions", le bidonville de Kondele bouillonne: quelque 1.000 partisans de M. Odinga ont mis le feu à des pneus, dressé des barricades avec des pierres et se dirigent en musique vers les locaux de l'IEBC dans le centre de Kisumu.

'Quelle élection?'

"Une élection? Quelle élection?", ironise Cliff Asweto, vendeur de légumes ayant une nouvelle fois délaissé son étal pour manifester malgré une interdiction du ministre de l'Intérieur. "Il y aura peut-être une élection ailleurs dans le pays, mais pas ici", promet cet homme de 39 ans, debout à l'arrière d'un pick-up.

Au moins 40 personnes ont été tuées depuis le 8 août, la plupart dans la répression brutale des manifestations par la police dans des bastions de l'opposition, selon les organisations de défense des droits de l'Homme.

A mesure que le cortège s'approche du centre-ville, de plus en plus de manifestants se saisissent de cailloux en vue d'une confrontation quasi certaine avec les forces de l'ordre, généralement promptes à faire usage de gaz lacrymogène, voire à tirer dans la foule.

Pas de quoi pour autant décourager les manifestants, assure l'un d'eux, John Atuoto. "On va bloquer les élections demain, on va bloquer les bureaux de vote si l'IEBC tente de les ouvrir, même si on doit affronter la police pour cela".

Mais M. Atuoto n'aura peut-être même pas l'occasion de mettre sa menace à exécution: dans le parc du centre-ville où est censé être installé le plus grand bureau de vote de Kisumu, aucun préparatif n'est en cours, et les nombreuses tonnelles présentes le 8 août brillent par leur absence.

"Un bureau de vote ici, je ne crois pas que ça va arriver d'ici demain", commente Rose, 55 ans, assise sur un banc.

Tout près, Jacob Akach, un leader luo, l'ethnie de Raila Odinga, est d'encore plus mauvais augure: "Il n'y aura pas d'élection ici. Et si ça a lieu, ce sera sous une forte sécurité. Des gens mourront. Je suis honnête avec vous. Des gens mourront".

Avec AFP

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