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Début du procès des journalistes du quotidien d'opposition turc

  • VOA Afrique

Au siège social du journal Cumhuriyet, à Istanbul, le 16 mai 2017.

Plusieurs journalistes de l'emblématique quotidien turc Cumhuriyet, farouche critique du président Recep Tayyip Erdogan, ont commencé à être jugés lundi à Istanbul pour des accusations d'aide à organisation terroriste, un procès qui cristallise les inquiétudes liées à la liberté de la presse en Turquie.

Le procès s'est ouvert dans la matinée, avec la déclinaison de l'identité et la défense des accusés, accueillis dans la salle d'audience par des applaudissements de la foule venue les soutenir, a constaté l'AFP.

Pour les défenseurs des droits de l'homme, cette affaire est emblématique de l'érosion des libertés depuis le putsch manqué du 15 juillet 2016, suivi de purges massives qui ont submergé les milieux critiques, des élus prokurdes aux médias, en passant par des ONG.

Au total, 17 journalistes, dirigeants et autres collaborateurs actuels ou passés de Cumhuriyet, un quotidien fondé en 1924, sont accusés notamment d'avoir aidé diverses "organisations terroristes armées". Ils risquent jusqu'à 43 ans de prison.

Mais Cumhuriyet ("République"), l'un des plus anciens journaux turcs, qui s'est forgé une solide réputation à force de scoops embarrassants pour le pouvoir, dénonce un procès politique visant à abattre l'un des derniers organes de presse indépendants du pays.

Plusieurs centaines de personnes, dont des journalistes et des députés de l'opposition, s'étaient rassemblées devant le tribunal dans la matinée, procédant à un lâcher de ballons multicolores et scandant: "la presse libre ne peut être réduite au silence".

"Ce procès est une épreuve pour la Turquie", a estimé avant le début du procès Aydin Engin,l'un des éditorialistes qui comparaît libre. "Recep Tayyip Erdogan dit que la justice est neutre en Turquie, nous allons voir" si c'est le cas, a-t-il ajouté.

"Le procès de Cumhuriyet est celui du journalisme en Turquie", a déclaré Christophe Deloire, secrétaire général de l'ONG Reporters sans frontières (RSF). "Des journalistes sont traités comme des terroristes pour n'avoir fait que leur travail", a-t-il dit.

Certains des plus grands noms du journalisme turc sont jugés à partir de lundi, comme le chroniqueur francophone Kadri Gürsel, le journaliste d'investigation Ahmet Sik ou encore le féroce caricaturiste Musa Kart. Mais aussi le patron du journal, Akin Atalay, et son rédacteur en chef, Murat Sabuncu.

Parmi les accusés, 11 sont en détention préventive, la plupart depuis près de neuf mois.

Depuis l'arrestation de ses piliers, le journal laisse systématiquement un encart vierge là où auraient dû paraître les textes de ses chroniqueurs écroués, comme M. Gürsel. "Nous voulons de la justice", avait inscrit à sa une le quotidien, lundi.

'Kafkaïen'

Autre accusé de renom, Can Dündar, ancien rédacteur en chef de Cumhuriyet qui s'était attiré les foudres de M. Erdogan après avoir publié en 2014 un article affirmant qu'Ankara livrait des armes à des islamistes en Syrie. Exilé en Allemagne, il est jugé par contumace.

Les collaborateurs de Cumhuriyet sont accusés d'avoir aidé une ou plusieurs "organisations terroristes", selon l'acte d'accusation, qui cite les séparatistes kurdes du PKK, un groupuscule d'extrême gauche appelé DHKP-C et le mouvement du prédicateur exilé aux Etats-Unis Fethullah Gülen, désigné par Ankara comme le cerveau de la tentative de putsch, ce qu'il dément catégoriquement.

Cumhuriyet est un journal qui mène une "opération de perception" visant à faire de la Turquie et de M. Erdogan des "cibles", selon l'acte d'accusation, qui évoque une "guerre asymétrique".

"C'est un procès kafkaïen", dit à l'AFP le représentant de RSF en Turquie, Erol Onderoglu. "Cumhuriyet est un symbole, l'héritier d'une tradition de journalisme critique et d'enquête. Le gouvernement tente de le détruire par tous les moyens".

Les autorités nient régulièrement toute atteinte à la liberté de la presse et affirment que les seuls journalistes arrêtés sont ceux liés à des "organisations terroristes".

Selon le site P24, spécialisé dans la liberté de la presse, 167 journalistes sont détenus en Turquie, dont la majorité dans le cadre de l'état d'urgence décrété après la tentative de putsch.

La Turquie occupe la 155e place sur 180 au classement 2017 de la liberté de la presse établi par RSF.

Dans un récent avis, le Groupe de travail sur la détention arbitraire de l'ONU a appelé Ankara à libérer "immédiatement" les collaborateurs de Cumhuriyet.

Leur procès a été précédé d'une importante campagne en ligne, avec notamment la publication sur Twitter de messages accompagnés du mot-dièse #LibérezLesJournalistesTurcs.

Cette solidarité a dépassé les frontières avec, par exemple, la parution lundi d'une édition spéciale du quotidien français Libération qui a ouvert ses pages à des journalistes de Cumhuriyet.

Avec AFP

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