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Génocide rwandais : aux assises de Paris, un tueur ordinaire venu désigner un donneur d'ordre


Alain Gauthier, à gauche, et sa femme Dafroza Gauthier, appelés "chasseurs" du génocide arrivent à la cour d’un tribunal à Paris, où deux anciens maires rwandais, Tite Barahirwa, 64 et Octavien Ngenzi, 58 ont comparu pour avoir incité et de prendre un rôle de premier plan dans un massacre de masse locale de Tutsis pendant les premiers jours du génocide rwandais de 1994, le mardi 10 mai 2016. (AP Photo / Francois Mori)

Alain Gauthier, à gauche, et sa femme Dafroza Gauthier, appelés "chasseurs" du génocide arrivent à la cour d’un tribunal à Paris, où deux anciens maires rwandais, Tite Barahirwa, 64 et Octavien Ngenzi, 58 ont comparu pour avoir incité et de prendre un rôle de premier plan dans un massacre de masse locale de Tutsis pendant les premiers jours du génocide rwandais de 1994, le mardi 10 mai 2016. (AP Photo / Francois Mori)

Le bilan est lourd à assumer pour ce paysan qui était du côté des tueurs dès le début, dans son secteur puis à Kabarondo. Il a participé à l'enfouissement des corps des victimes de l'église, dans une fosse creusée tout près de la paroisse. "Ceux qui respiraient encore et n'étaient pas capables de s'extraire de la fosse, ils étaient laissés là ou achevés. A coup de gourdins ou de machettes".

Paul Ngiribanzi ressemble à des centaines d'autres habitants de Kabarondo : un paysan rwandais sans histoire, emporté par la folie génocidaire en avril 1994. Un tueur discipliné qui veut désigner un chef à la cour d'assises.

Au Rwanda, il a été condamné à neuf ans de prison pour sa participation au génocide, qui fit au moins 800.000 morts d'avril à juillet 1994. A Paris, il est venu mardi témoigner contre Octavien Ngenzi, son ancien bourgmestre jugé depuis mi-mai avec son prédécesseur à la tête de la commune pour crime contre l'humanité et génocide.

Paul Ngiribanzi avait 22 ans quand il a suivi les groupes de villageois pour traquer les Tutsi sur les collines, au village, au centre de santé. Il voit Ngenzi partout, l'associe à toutes les décisions, lui en veut de "n'avoir rien fait pour empêcher ça".

Deux jours après l'assassinat du président hutu Juvénal Habyarimana, qui fut le signal déclencheur du génocide le 6 avril, il est à Rubira, commune voisine de Kabarondo, quand de jeunes extrémistes abattent les chèvres d'un Tutsi. Il assure avoir entendu le bourgmestre demander aux voleurs pourquoi ils mangeaient les chèvres alors que les propriétaires étaient "encore vivants".

Un appel au meurtre? suggère l'avocat général. "C'est ça", répond le témoin. Après le massacre de milliers de réfugiés à l'église le 13 avril, il affirme avoir "vu Ngenzi au centre de santé pendant qu'on achevait les blessés", probablement le 16 avril. "Nous devions suivre les instructions qu'il donnait; il avait la compétence", répète-t-il.

Le bilan est lourd à assumer pour ce paysan qui était du côté des tueurs dès le début, dans son secteur puis à Kabarondo. Il a participé à l'enfouissement des corps des victimes de l'église, dans une fosse creusée tout près de la paroisse. "Ceux qui respiraient encore et n'étaient pas capables de s'extraire de la fosse, ils étaient laissés là ou achevés. A coup de gourdins ou de machettes".

'Abandonnés à leur sort'

A la barre, Paul Ngiribanzi se tient toujours aussi droit, fluet dans son grand costume, mais la voix se fait lasse, répugnant à répéter que oui, les enfants aussi ont été achevés. C'est le tour de la défense. L'avocate de Ngenzi reprend les faits un par un. Où étiez-vous exactement, qu'avez-vous vous-même entendu ou vu, quelle distance entre la fosse, l'église et le bureau de la commune...

Acculé, le témoin reconnaît que Ngenzi n'a jamais directement appelé au meurtre des propriétaires tutsi de bétail. Quelle phrase exacte avez-vous entendue ? "J'ai entendu : +Pourquoi vous mangez ces chèvres alors que les propriétaires sont encore là+", dit-il, puis ajoute que "ceux qui étaient là l'ont interprété comme un appel à tuer".

Mais, poursuit Me Françoise Mathe, "Ngenzi n'a pas fait libérer de voleur, n'a pas encouragé à manger la viande, il a au contraire pris les chèvres dans sa voiture... Et vous, que faisiez-vous ?".

"Depuis cette date du 8 (avril), personne n'a vaqué à ses occupations. Ce qui est resté, c'est rechercher les Tutsi, c'est tout", souffle le témoin.

L'avocate ne le lâche pas. "Vous dites avoir vu Ngenzi au centre de santé où on achevait les blessés. Comment pouvez-vous dire cela alors que vous même étiez en train d'enterrer les morts de l'église ?".

Il explique être venu "après l'enterrement" à la mairie pour y toucher un peu d'argent pour acheter "des bières". C'est là qu'un certain Bisimungu serait venu dire qu'il "restait des blessés à achever au centre de santé". "Mais, ajoute-t-il, à notre arrivée, ils étaient déjà tous morts".

"Comment pouvez-vous dire que Ngenzi y a assisté alors ?", relance Me Mathe. Silence du témoin. "Répondez-moi simplement, monsieur: où avez-vous vu Ngenzi assister à un massacre sans rien dire ? Le témoin lâche: "Quand tu es un dirigeant et que tu ne fais rien, c'est que tu as abandonné les gens à leur sort".

Avec AFP

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