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L'église et le Rwanda: d'un lourd héritage au sang du génocide


L'avocat français Richard Gisagara, qui représente la Rwandaise Constance Mukabazayire, le parti de la défense, arrive au palais de justice à Paris, France le 10 mai 2016.

L'avocat français Richard Gisagara, qui représente la Rwandaise Constance Mukabazayire, le parti de la défense, arrive au palais de justice à Paris, France le 10 mai 2016.

Deux ans après un premier procès en France pour les massacres de 1994 au Rwanda, un deuxième acte s'est ouvert le 10 mai à Paris, où deux anciens bourgmestres comparaissent pour leur participation présumée au génocide.

Au Rwanda en 1994, les églises jusqu'alors "sanctuaires" sont devenues des "abattoirs". Des croyants ont été massacrés par d'autres croyants: une transgression complexe qui puise en partie ses racines dans l'histoire du colonisateur, a expliqué à l'AFP le chercheur belge Léon Saur.

Aux assises de Paris, deux ex-bourgmestres rwandais sont jugés depuis mi-mai pour leur participation aux tueries dans leur commune de Kabarondo (sud-est), où le pire massacre a eu lieu le 13 avril 1994 dans et autour de l'église. Le génocide de la minorité tutsi a fait en tout 800.000 morts dans ce petit pays chrétien de la région des Grands Lacs, où les catholiques représentaient 65% de la population.

Chercheur à l'Université catholique de Louvain, auteur d'une thèse soutenue en 2013 à la Sorbonne sur les "catholiques belges et le Rwanda", Léon Saur a analysé l'impact sur la société rwandaise des clivages politico-idéologiques belges, ainsi que les conséquences de l'ethnicisation des rapports sociaux.

"Les missionnaires commencent à évangéliser le pays en 1900. Ce sont des hommes de leur temps, avec leurs certitudes, qui apportent une lecture racialiste. Ils voient au Rwanda trois 'races' dans un système féodo-monarchique: les Tutsi, grands minces qui correspondent à l'élite royale, les Hutu, la masse des petits costauds, et les Twa, des pygmées", résume-t-il.

"L'Eglise va hésiter puis décider de convertir la monarchie, estimant que le peuple suivrait": c'est ainsi que nait "l'alliance objective entre l'Eglise, le pouvoir colonial et l'élite locale", alors tutsi. A la fin des années 50, peu avant l'indépendance, les alliances ethniques se renversent toutefois en faveur de la majorité hutu.

Le choix du 'peuple majoritaire'

Pourquoi cette tardive volte-face? Dans le contexte du début de la guerre froide, explique l'historien, "Rome a à coeur de ne pas perdre la classe ouvrière": "il faut créer des élites locales catholiques qui pourront diriger le pays et couper l'herbe sous le pied des communistes. Les missionnaires wallons, plutôt progressistes, assimilent les Hutu au monde ouvrier et paysan chrétien contre des Tutsi assimilés à la bourgeoisie libérale flamande".

En jouant la carte de la "revendication du peuple majoritaire", l'Eglise a encore accentué la polarisation ethnique de la société.

Sous le régime du président hutu Juvénal Habyarimana, la proximité entre le clergé et l'exécutif était telle que l'Eglise était parfois qualifiée de "MRND en prière", du nom du parti au pouvoir, et était le plus gros propriétaire foncier après l'Etat, selon plusieurs experts.

Le premier archevêque rwandais, Mgr Vincent Nsengiyumva, est devenu membre du comité central du Mouvement révolutionnaire national pour le développement (MRND), dès sa fondation en 1975.

Cependant, au sein de l'Eglise, le nombre de Tutsi était en 1994 supérieur au ratio imposé par les quotas ethniques dans les administrations et entreprises (pas plus de 10% de Tutsi). "L'Eglise est complexe, beaucoup ne sont pas d'accord avec la politique menée", relève Léon Saur, rappelant que "de nombreux prêtres, hutu comme tutsi, ont été tués pendant le génocide".

L'Eglise fut longtemps "un lieu d'asile respecté". Les Tutsi fuyant les pogroms de 1959 et 1962 y avaient trouvé refuge. Trois décennies plus tard, ils ont donc afflué par dizaines de milliers dans des églises. Mais, cette fois-ci, pour y mourir. Selon l'ONG African Rights, "plus de citoyens rwandais sont morts dans des églises et des paroisses que partout ailleurs".

"Pour autant qu'on puisse expliquer cela, dit Léon Saur, cela évoque la logique de la guerre totale. Le Rwanda de 1959 est présenté comme le pays des Hutu, que les Tutsi ont vocation à quitter. Plusieurs leaders hutu ont prévenu que si les Tutsi exilés revenaient, ceux restés au Rwanda seraient massacrés".

Si les autorités rwandaises actuelles ont salué l'attitude du pape Jean Paul II, un des premiers à reconnaître le génocide dès mai 1994, elles n'ont cessé de critiquer l'Eglise, l'accusant d'avoir couvert "les actions criminelles" de certains de ses membres.

Les Rwandais sont aujourd'hui environ à 50% catholiques. Beaucoup se sont tournés vers les églises du réveil, issues des courants protestants.

Avec AFP

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