Athlétisme / dopage : les Diack père et fils, une affaire de famille ?

Lamine Diack

Cité dans l'enquête judiciaire visant son père, Papa Massata Diack avait affirmé le 22 décembre qu'il était prêt à répondre à la justice, mais pas en France.

"L'athlétisme est une grande famille" : la phrase fétiche de l'ancien patron de ce sport, Lamine Diack, résonne ironiquement aujourd'hui car le patriarche sénégalais de 82 ans et l'un de ses fils, Papa Massata, sont mis en cause dans une vaste affaire mêlant corruption et dopage.

Président de la Fédération internationale (IAAF) pendant 15 ans et jusqu'en août dernier, l'octogénaire fait l'objet de deux mises en examen par la justice française, pour corruption, corruption passive et blanchiment. Il est soupçonné d'avoir fermé les yeux sur des cas de dopage, notamment d'athlètes russes, contre de l'argent.

Selon une source proche de l'IAAF, la commission indépendante de l'AMA (Agence mondiale antidopage) pourrait préconiser la radiation à vie du cacique sénégalais, jeudi lors de la présentation très attendue du deuxième volet de son rapport.

La publication du premier volet, le 9 novembre, quelques jours après la première mise en examen de Lamine Diack, avait provoqué un énorme scandale : la Russie y était accusée d'avoir mis sur pieds un système de dopage organisé dans l'athlétisme.

Papa Massata Diack est l'un des 15 enfants du patriarche. Ex-consultant marketing de l'IAAF, il a été radié à vie de l'athlétisme le 7 janvier par la commission d'éthique de la Fédération Internationale d'Athlétisme. La même sanction a frappé deux anciens responsables russes, Valentin Balakhnichev, ex-trésorier de l'IAAF et ex-président de la Fédération russe, et Alexei Melnikov, ex-entraîneur de l'équipe nationale de marche.

Tous sont soupçonnés d'avoir "conspiré pour extorquer ce qu'on peut qualifier de pots-de-vin au moyen d'actes de chantage" à des athlètes dopés. En clair, d'avoir reçu de l'argent en contrepartie de la couverture de faits de dopage, principalement en Russie.

- Pots-de-vin -

Cité dans l'enquête judiciaire visant son père, Papa Massata Diack avait affirmé le 22 décembre qu'il était prêt à répondre à la justice, mais pas en France.

"Je suis au Sénégal, où il est (possible) d'envoyer une commission rogatoire. Je suis citoyen sénégalais, mais pas citoyen français", avait déclaré le fils Diack dans son unique interview, accordée à la radio Futurs médias.

Pour prononcer les trois suspensions à vie, la commission d'éthique de l'IAAF s'est appuyée sur le cas de la russe Liliya Shobukhova, spécialiste du fond.

Selon cette athlète, quelque 600.000 dollars (555.000 euros) de pots-de-vin lui ont permis de participer aux JO-2012 de Londres. Elle est, malgré tout, tombée pour dopage peu après et a demandé le remboursement de ces sommes.

Selon la commission d'éthique de l'IAAF, elle n'a obtenu que 300.000 euros de remboursement en 2014, par le biais d'une compagnie de Singapour, Black Tidings, dirigée par un ami de Papa Massata Diack.

Ce scandale complexe dépasse de très loin le cadre du sport : il a eu des répercussions politiques au Sénégal, où Lamine Diack jouissait d'une aura de vieux sage avisé grâce à son passé de sportif et d'élu (maire de Dakar et parlementaire).

Mi-décembre, Le Monde avait publié des extraits de ses déclarations en garde à vue dans le cadre de l'enquête française.

L'octogénaire y mentionnait une contribution d'1,5 million d'euros apportée par la Russie, via Balakhnichev. Selon ses déclarations, cette somme aurait été "distribuée à des associations et des sphères d'influence" pour contribuer à éviter une réélection à un troisième mandat d'Abdoulaye Wade à la présidentielle de 2012.

Diack avait ensuite affirmé dans un communiqué de ses avocats n'avoir jamais remis d'argent à Macky Sall. Papa Massata Diack, lui, avait mis les déclarations de son père sur le compte du "poids de l'âge", niant tout financement occulte.

- 'Prohibition' -

Le fils Diack avait dû quitter ses fonctions à l'IAAF en décembre 2014, accusé par des médias britanniques d'avoir demandé quelque 5 millions de dollars (4 millions d'euros) pour appuyer la candidature de Doha (Qatar) aux Mondiaux d'athlétisme 2017, finalement attribués à Londres.

Interrogé sur son fils lors de sa conférence d'adieu en août à Pékin, Lamine Diack s'était emporté, bredouillant explications et tentatives de justifications. Aucun de ses voisins, dont son successeur à la tête de l'IAAF, le Britannique Sebastian Coe, n'était intervenu, visiblement gênés.

Elu en 1999 premier président non-européen de l'institution gérant le principal sport olympique, Diack se flatte d'avoir mondialisé sa discipline. Sur le plan comptable, les recettes de télévision et de sponsoring se sont élevées en 15 ans à plus d'un milliard d'euros et les réserves financières de l'IAAF, basée à Monaco, se chiffrent à quelque 60 millions d'euros.

La lutte antidopage a pourtant connu de réelles avancées sous le mandat du Sénégalais, avec par exemple la mise en place du passeport biologique pour instaurer un suivi des athlètes.

Pour une source proche de l'IAAF, ce paradoxe n'est qu'apparent et cette législation très sévère servait d'écran de fumée pour masquer des arrangements en coulisses: "C'est comme si la loi sur la prohibition aux Etats-Unis avait été détournée au profit de ceux qui l'avaient votée".

Avec AFP