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HRW accuse des agents du Service national de renseignement de torture


Des Burundais vivant aux États-Unis ou au Canada, manifestent devant le siège de l'ONU, à New York, le 26 avril 2016.

Des Burundais vivant aux États-Unis ou au Canada, manifestent devant le siège de l'ONU, à New York, le 26 avril 2016.

Ces agents du SNR ont torturé et maltraité des dizaines d’opposants au gouvernement présumés, à leur siège ainsi que dans des lieux secrets, accuse Human Rights Watch dans un nouveau rapport.

Des membres de la police et de la ligue des jeunes du parti au pouvoir – les Imbonerakure – ont également commis de graves abus, souvent en collaboration avec les services de renseignement.

Des agents du Service national de renseignement (SNR) du Burundi se sont rendus de plus en plus fréquemment responsables d’actes de torture à l’encontre de sympathisants présumés de l’opposition placés en détention. Ils ont frappé des détenus à coups de marteau et de barres en acier, telles celles utilisées dans la construction, leur ont planté des barres en acier aiguisées dans les jambes, ont versé du plastique fondu sur eux, ont noué des cordes autour des parties génitales des hommes, et leur ont envoyé des décharges électriques.

Certains détenus qui ont été torturés ou blessés se sont vu refuser des soins médicaux et de nombreux détenus ont été maintenus dans des cachots malodorants et dépourvus de fenêtres.

Intensification et cruauté des tortures

"Les actes de torture infligés par les services de renseignement burundais pour des motifs politiques se sont intensifiés et sont devenus de plus en plus cruels", a déclaré Daniel Bekele, directeur de la division Afrique de Human Rights Watch. "Des agents du Service national de renseignement traitent certains opposants présumés de façon effroyable parce qu’ils savent qu’ils peuvent le faire en toute impunité. Le gouvernement devrait faire cesser la torture immédiatement."

Le Conseil de sécurité des Nations Unies devrait déployer au Burundi une force de police internationale munie d’un solide mandat de protection, et mettre en place une commission d’enquête internationale sur les cas de torture et autres graves abus, selon Human Rights Watch.

Depuis avril 2016, Human Rights Watch a mené des entretiens avec plus de 40 victimes de torture provenant de neuf provinces et de la capitale, Bujumbura. Certains des entretiens ont eu lieu à l’extérieur du pays.

Les cas de torture et de mauvais traitements semblent s’être de plus en plus généralisés, et les techniques de torture semblent être de plus en plus brutales, à la suite de la tentative manquée de coup d’Etat en mai 2015 et de plusieurs attaques à la grenade contre des bars menées par des individus non identifiés à Bujumbura et ailleurs depuis début 2016.

651 cas de tortures selon l'ONU

S’il est difficile de déterminer l’ampleur exacte des abus, le nombre de personnes torturées par des agents du SNR à travers le pays est très probablement bien plus élevé que le nombre de cas documentés par Human Rights Watch.

L’ONU a relevé 651 cas de torture au Burundi entre avril 2015 et avril 2016.

Pour des raisons de sécurité, Human Rights Watch ne divulgue pas les noms des personnes interrogées ni d’autres informations à leur sujet.

Des agents du SNR ont affirmé à certains détenus qu’ils seraient tués s’ils parlaient de la façon dont ils avaient été traités et ont ordonné à d’autres de mentir ou leur ont fait promettre de ne pas parler à des organisations de défense des droits humains.

Des agents du SNR ont suivi et menacé des personnes suspectées de donner des informations à de telles organisations.

Frappés et brûlés jusqu'au sang

D’anciens détenus, notamment des membres de partis d’opposition, ont expliqué à Human Rights Watch que des agents du SNR les avaient frappés en utilisant des tuyaux lestés avec des barres d’acier de construction, souvent jusqu’au sang ou jusqu’à ce qu’ils ne puissent plus se tenir debout.

L’un d’eux a indiqué qu’un policier travaillant au siège du SNR avait versé sur lui un liquide qui l’avait brûlé à tel point qu’il avait supplié qu’on le tue. Un autre a déclaré qu’un agent du SNR lui avait fracassé les os des jambes à coups de marteau. Un ancien détenu a expliqué qu’un agent du SNR l’interrogeait tandis qu’un Imbonerakureversait du plastique fondu sur lui.

Ils ont également utilisé des tenailles pour couper ses parties génitales, tandis qu’un Imbonerakure lui disait, en faisant allusion au dirigeant de l’opposition Alexis Sinduhije : "Tu vas finir par révéler les secrets de Sinduhije."

Des détenus et d’autres personnes connaissant le siège du SNR dans le quartier de Rohero à Bujumbura ont affirmé que l’enceinte du SNR comprenait plusieurs cachots officieux où les détenus qui avaient été torturés étaient dissimulés aux observateurs internationaux.

Des membres de la police également ont torturé et maltraité des détenus. Un policier a utilisé des tenailles pour arracher la dent d’un détenu. Celui-ci a déclaré à Human Rights Watch : "[Le policier] a dit qu’il m’arracherait une dent chaque jour jusqu’à ce que j’avoue que je travaillais pour les droits de l’homme. J’avais tellement mal, et il y avait beaucoup de sang."

Plusieurs jeunes hommes ont déclaré que la police les avaient arrêtés sans fournir de motif ou présenter de mandat et en respectant rarement les procédures régulières d’arrestation, avant de les frapper.

Les autorités burundaises devraient demander l’assistance du Bureau du Haut-commissaire aux droits de l'homme des Nations Unies et des agences humanitaires afin d’identifier les victimes d’abus ayant besoin de soins médicaux, et fournir l’assistance nécessaire, notamment des soins médicaux spécialisés à l’extérieur de leur lieu de détention, selon Human Rights Watch.

Imbonerakure opère en dehors de la loi

Les Imbonerakure (« ceux qui voient loin » en kirundi) ont également commis de nombreux abus à travers le pays, selon Human Rights Watch.

Des Imbonerakure opérant à deux principaux passages frontaliers entre le Burundi et le Rwanda ont ouvertement arrêté des opposants présumés en présence de membres de la police, de l’armée et d’autorités chargées du contrôle des frontières, les accusant de collaborer avec des membres de l’opposition burundaise vivant au Rwanda.

Des témoins ont déclaré que dans certains cas les Imbonerakure semblaient avoir plus de pouvoir que la police.

"Des habitants ont confié que personne n’ose s’opposer aux Imbonerakure à cause de leur pouvoir et de leur influence", a déclaré Daniel Bekele. "Les autorités ont permis aux Imbonerakure d’opérer en dehors de la loi. Le gouvernement doit donc assumer la responsabilité de leurs actions."

En mai, Human Rights Watch a adressé à Étienne Ntakirutimana, le chef du SNR, qui rend compte directement au Président Pierre Nkurunziza, un courrier comprenant plusieurs questions sur les abus présumés, mais n’a reçu aucune réponse.

Le Burundi nie

Toutefois, le ministre de la Sécurité publique, Alain Guillaume Bunyoni, qui supervise la police, a envoyé une réponse de cinq pages dans laquelle il a écrit qu’il serait "impensable que de tels actes soient commis par des policiers" et que ce serait "une erreur grave que d’affirmer gratuitement" que la police a arrêté arbitrairement, torturé ou maltraité des opposants présumés du gouvernement.

Il a nié catégoriquement que la police ait collaboré avec les Imbonerakure.

Des groupes d’opposition armés ont également attaqué des membres de forces de sécurité et du parti au pouvoir, dont des policiers et des Imbonerakure.

Un haut responsable des Imbonerakure a affirmé à Human Rights Watch que plus de 50 Imbonerakure avaient été tués dans le pays depuis avril 2015, dont au moins quatre dans des attaques à la grenade à Bujumbura en mai 2016.

Human Rights Watch n’a pas été en mesure de confirmer ces chiffres.

Le Conseil de sécurité des Nations Unies devrait de toute urgence mettre en place une commission d’enquête indépendante internationale et autoriser le déploiement d’une force de police internationale au Burundi, selon Human Rights Watch.

Tout en coordonnant son action avec la police burundaise, cette force de police internationale devrait maintenir son indépendance et ne pas fournir d’assistance aux forces de sécurité burundaises.

La commission d’enquête devrait être dotée d’une expertise en matière d’enquêtes judiciaires et médicolégales, et mener des investigations approfondies en vue d’établir les responsabilités pour les crimes les plus graves.

Elle devrait examiner en particulier les cas de torture présumés commis par les membres du Services de renseignement et de la police, et s’intéresser en particulier au rôle tenu par des hauts responsables de ces instances.

ONU et Union africaine veillent au grain

Les observateurs des droits humains de l’ONU et de l’Union africaine au Burundi devraient intensifier la fréquence de leurs visites aux lieux de détention du SNR et de la police afin de prévenir et de documenter la torture.

Ils devraient publier des rapports fréquents et détaillés sur leurs conclusions, notamment sur d’éventuelles tentatives des autorités de faire obstruction ou de restreindre leur plein accès aux centres de détention.

En avril, la Cour pénale internationale a annoncé l’ouverture d’un examen préliminaire de la situation au Burundi. D’autres pays devraient envisager de mener des enquêtes et des poursuites devant leurs tribunaux nationaux, en application du principe de compétence universelle, à l’encontre de Burundais présents sur leur territoire et soupçonnés d’avoir ordonné et perpétré des actes de torture et autres graves violations des droits humains.

Le facilitateur des pourparlers entre les acteurs politiques burundais, l’ex-président tanzanien Benjamin Mkapa, devrait donner la priorité aux préoccupations liées aux droits humains.

Benjamin Mkapa devrait faire pression sur toutes les parties pour qu’elles cessent de commettre des violations des droits humains et appeler le gouvernement à mettre fin à l’usage de la torture par les services de renseignement et par la police.

"Le gouvernement burundais soutient que le système judiciaire national est indépendant et que les personnes qui commettent des abus sont tenues de rendre des comptes. Les autorités devraient en apporter la preuve en menant des enquêtes et en engageant des poursuites contre les personnes responsables de tortures systématiques qui ont lieu au Burundi aujourd’hui", a conclu Daniel Bekele.

"Mais le Président Nkurunziza porte la responsabilité finale des actes de torture commis par les services de renseignement nationaux et par la police, aussi il devrait prendre les mesures qui s’imposent."

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