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Y a-t-il des leçons à tirer des soulèvements populaires dans le monde arabe pour le continent Africain?

L'effondrement du régime du colonel Khadafi après 42 années incontestées à la tête de la Libye, envoie un signal fort à d'autres pays comme la Syrie ou encore Bahrein, où le pouvoir est clanique et dynastique. La confiance de ces dirigeants inamovibles qui se croient immunisés contre le mécontentement de leur peuple, prend aujourd'hui un coup dur. Les révolutions arabes en Egypte, en Tunisie, au Yémen, ou encore en Libye envoient également un signal fort aux régimes sclérosés en Afrique subsaharienne. Le sirroco qui souffle sur les pays arabes atteindra-t-il la région?

Suivez ce débat entre Walid Phares et Léonard Wantchékon.

Walid Phares

Les troubles en Afrique du Nord et au Moyen-Orient vont s’étendre à l’Afrique subsaharienne.

Les révoltes et les confrontations en Afrique du Nord et au Moyen-Orient risquent d’affecter les régions avoisinantes, tout comme la révolution en Tunisie – inspirée par les manifestations à Beyrouth et à Téhéran, en 2005 et 2009 – a à son tour inspiré les soulèvements en Egypte, au Yémen, au Bahreïn et en Libye, pour ensuite s’étendre à la Syrie et à la Jordanie.

A l’ère de la télévision par satellite et d’Internet, les révoltes adoptent le même modus operandi d’un endroit à l’autre, tout en y incorporant les spécificités politiques locales. La région connue sous le nom d’Afrique subsaharienne, qui s’étend de l’océan Atlantique à la mer Rouge, n’échappera pas aux bouleversements qui secouent les zones qui l’entourent au nord et à l’est.

Au point de vue géopolitique, les pays compris dans ce qu’on appelle souvent « l’espace sahélo-saharien » ont des milliers de kilomètres de frontières communes avec l’Egypte, la Libye et l’Algérie, et sont séparés par la mer Rouge du Yémen et de l’Arabie saoudite. Il y a peu de chances que le vent de la révolution ne souffle pas dans leur direction.

Le soulèvement populaire en Egypte, qui a provoqué la chute, après trois décennies, du régime autoritaire du président Hosni Moubarak, est sans aucun doute la plus grande révolte ayant des ramifications régionales. Deux de ses conséquences majeures vont affecter les pays au sud du Sahara : la montée des mouvements de jeunes et leur utilisation des blogs, d’une part, et la démonstration par les Frères musulmans, ou Ikhwan, d’une vigueur et de capacités d’organisation impressionnantes. La jeunesse laïque et la minorité copte égyptiennes vont servir de modèles pour des réseaux de jeunes et de minorités ethniques dans toute la partie nord du continent africain. Quant à la poussée des Ikhwan en Egypte, le pays où le mouvement a vu le jour au milieu des années 1920, elle va enhardir les Frères musulmans dans d’autres pays. Avec la mise en place d’un parti des Ikhwan en Egypte, les Frères musulmans, il faut s’attendre à voir des partis similaires apparaître au sud du Maghreb.

La révolution tunisienne aura aussi un impact au sud. Après cette première révolte populaire arabe, qui a inspiré des explosions similaires en Afrique du Nord et au-delà, la scène politique sera marquée par un débat animé entre les nouvelles branches d’inspiration salafiste du mouvement islamiste Ennahda (cousin idéologique des Ikhwan égyptiens) et la gauche tunisienne laïque hautement sophistiquée. Ce débat et l’évolution politique en Tunisie vont se répéter du Soudan au Sénégal. Le choc des arguments au sein des partis libres de Tunisie sera ressenti jusqu’au cœur de l’Afrique musulmane.

Toutefois, les événements tragiques en Libye vont laisser des traces douloureuses sur le continent. Bien que l’issue finale de la guerre civile dans ce pays ne soit pas encore connue, un changement de régime à Tripoli ou même une «somalisation» du conflit seraient ressentis au-delà du Sahara. La générosité de Kadhafi depuis des décennies a créé des amitiés et des alliances notables en Afrique. Maintenant que les forces de Kadhafi sont devenues une collection disparate de milices, elles tenteront d’établir des liens avec les guérillas sahéliennes en passant par le sud de la Libye. En outre, comme les rebelles sont devenus la force dominante en Libye, les islamistes parmi eux feront alliance avec les Ikhwan égyptiens (Les Frères musulmans) et les Tunisiens d’Ennahda. L’influence de ce «trio» » se fera sentir au Sahel jusque dans le nord du Nigeria et deviendra la plus importante force politique en Afrique du Nord, avec, sous son contrôle, le pétrole libyen et la force démographique égyptienne. D’autre part, on peut s’attendre à une influence accrue d’Al-Qaïda en Libye, plus précisément d’AQMI (Al-Qaïda au Maghreb islamique), de même que des djihadistes nigériens.

Les révoltes déjà en cours vont inspirer des soulèvements à l’ouest et au sud. Il est à noter que les manifestations en Tunisie avaient été précédées par celles en Algérie. Une reprise de l’agitation sociale dans ce pays prendrait pour modèle les révoltes dans les pays voisins. Les forces armées algériennes sont plus politisées, plus puissantes et moins influencées par les pays occidentaux. Les islamistes algériens sont les plus endurcis de la région en raison de la guerre civile des années 90. A cela, il faut ajouter la revendication autonomiste des Kabyles dans l’est de l’Algérie. La question berbère ne se limite pas à l’Afrique du Nord, mais concerne aussi le nord du Sahel.

Au Soudan, le régime répond à la sécession du Sud par une invasion de la région d’Abyei et une suppression de l’autonomie du Sud Kordofan. Mais Khartoum pourrait être en proie à des soulèvements n’ayant rien à voir avec la séparation du sud. La crise du Darfour n’est toujours pas réglée et pourrait se raviver si l’agitation sociale secouait le centre du pays. En outre, l’Est du Soudan, peuplé par l’ethnie marginalisée des Béjas, pourrait se joindre aux protestations. Selon certains, d’autres populations marginalisées, les Nubiens, par exemple, pourraient également se soulever contre leur « oppression ». Confronté simultanément à trois crises ethniques et au mécontentement populaire, le Soudan pourrait faire appel à l’Egypte et aux Frères musulmans égyptiens, avec les conséquences régionales que cela entraînerait.

Le Tchad sera affecté par la radicalisation en Libye et les troubles au Soudan et sera confronté aux djihadistes téléguidés du nord par Al-Qaïda. Le Niger et le Mali ressentiront aussi les remous des soulèvements nord-africains. Les militants de la société civile tenteront de reproduire les revendications progressistes du Caire et de Tunisie ; les islamistes locaux se réjouiront à la perspective d’une Afrique du nord sous l’influence des Frères musulmans ; et Al-Qaïda, le vent en poupe, risque d’étendre ses opérations dans les deux pays. Toutes ces tendances se manifesteront simultanément. La Mauritanie a déjà vécu des révoltes populaires et les soulèvements arabes pourraient encourager une nouvelle génération de militants et les islamistes à se soulever. AQMI sera aussi de la partie.

Quand le mouvement s’étendra du nord de l’Afrique et du Proche-Orient à la région sahélo-saharienne, il atteindra probablement des pays au sud de ces Etats désertiques africains. Les Wahabis du Sénégal intensifieront leurs appels à l’application de la Charia et les progressistes exigeront davantage de réformes. La Côte d’Ivoire, encore psychologiquement divisée, malgré l’avènement d’un nouveau président n’échappera pas au mouvement – l’un ou l’autre camp pourra invoquer la vague de protestations régionales contre son adversaire. Les effets à long terme pourraient être considérables dans deux régions sensibles au cœur de l’Afrique. Au Nigeria, l’équilibre précaire entre le nord et le sud ressentirait le poids des changements radicaux venus de la Méditerranée. Islamistes et réformateurs pourraient en profiter pour promouvoir leurs objectifs respectifs. En plus, Boko Haram, le mouvement djihadiste allié d’Al Qaida, reprend déjà ses activités terroristes. Quant à la perpétuellement chaotique Somalie, elle pourrait être victime d’une nouvelle série d’explosions internes si le Yémen sombrait lui-même dans la «somalisation», ce qui accroîtrait l’influence d’Al-Qaïda dans cette partie de la péninsule arabique et mettrait la nébuleuse en contact avec les chebabes au-delà du Bab-el-Mendeb.

L’Afrique et ses habitants doivent se préparer au tsunami venu du nord, et ses dirigeants doivent user de toute leur sagesse pour éviter les perturbations et profiter des dividendes du changement en accélérant les réformes démocratiques ; il s’agit là de la meilleure thérapie préventive avant que le raz-de-marée du radicalisme ne se dirige vers elle.

Biographie de Walid Phares

Le professeur Walid Phares est l’auteur de The Coming Revolution: Struggle for Freedom in the Middle East, ou La prochaine révolution : la lutte pour la liberté au Moyen-Orient, publié en 2010. Il enseigne les stratégies globales à Washington et conseille le Congrès américain et le Parlement européen.

www.walidphares.com

Léonard Wantchékon

Le mouvement va permettre de consolider les acquis démocratiques des années 1990.

Tout d’abord, il faut souligner le fait que la révolution qui continue de balayer le monde arable en ce moment est un évènement d’une importance planétaire dont les effets se feront sentir dans les décennies et peut être les siècles à venir. Le degré de mobilisation, la cohérence du message des participants, leur courage et détermination sont tout simplement extraordinaires.
Toutes les idées reçues surtout de l’extrême droite américaine et européenne liant l’autocratie et le terrorisme à l’islam ont explosé à la face de leurs auteurs. Ceux qui croient en l’universalité des valeurs démocratiques, ont eu gain de cause. Malgré la situation de guerre civile qui a régné en Libye ces sept derniers mois, la révolution arabe a délégitimé le terrorisme et promu la stratégie non violente de conquête des droits politiques. C’est énorme.
Mais quel sera l’impact de ce mouvement sur l’Afrique ?
Je pense que le mouvement va permettre de consolider les acquis démocratiques des années 1990. Il aidera aussi à fragiliser ce qui reste des régimes autocratiques sur le continent, surtout en en Afrique centrale et orientale.

Sur le premier point, notons qu’il y a eu vers la fin des années 80 et le début des années 90 des mouvements de masse un peu partout en Afrique, notamment au Bénin, au Mali et dans une certaine mesure au Ghana. Tout comme en Tunisie, des jeunes étudiants jetés au chômage après les études se sont mobilisés pour les libertés. Ils ont été suivis par les syndicats. Quelques mois plus tard, les régimes autocratiques sont tombés les uns après les autres. Des conférences nationales ont permis de créer des régimes de transition qui ont abouti à des élections démocratiques. Le mouvement a fait tâche d’huile et a gagné plusieurs autres pays, comme la Zambie, le Niger et le Togo.

Plus récemment, plus de 200 manifestants ont été assassinés en Guinée au cours d’une manifestation pour des élections transparentes, et contre la corruption.
Il faut souligner que dans la plupart de ces pays, il existe déjà une longue tradition de mouvements sociaux et d’activisme syndical datant de la période coloniale et du régime d’Apartheid. En Afrique du Sud, au Sénégal, au Bénin, en Zambie, au Ghana, et même en Tunisie et en Egypte la lutte pour l’indépendance et l’égalité raciale était animée par des syndicats d’ouvriers et d’enseignants dans des mouvements de masse du même genre que ce qu’on observe aujourd’hui.

Mais, fait notable : il n’y avait ni Facebook, ni Twitter, ni Al Jazira ou CNN.

Une différence essentielle entre les mouvements démocratiques des années 1990 et la révolution dans les pays de l’Afrique du Nord est que cette dernière est plus soutenue. Il y avait eu trois à quatre semaines de manifestations quotidiennes, en Egypte et en Tunisie, coordonnées grâce aux médias sociaux, l’internet et le téléphone mobile. L’autre élément important qui différencie les deux mouvements, c’est que celui des années 1990 a conduit à des conférences nationales au cours desquelles les diverses organisations politiques ont négocié la sortie de crise, les reformes constitutionnelles et l’organisation des premières élections. Ce genre d’initiatives semble faire défaut en ce moment en Afrique du Nord.

Mais je me dois de reconnaitre qu’on assiste en ce moment à une certaine érosion des acquis démocratiques de l’Afrique Sub-saharienne. En effet, en dehors de la crise ivoirienne, il y a eu le coup d’état au Niger, les contentieux électoraux au Bénin et au Sénégal, les soupçons de fraude électorale en Ouganda, en Centrafrique et au Gabon. Dans un tel contexte, la révolution démocratique en Afrique du Nord vient à point nommé pour raviver les valeurs libérales nées il y a une vingtaine d’années.

La révolution dans le monde arabe aura aussi et surtout pour effet de décourager les tentatives de révision de la constitution en vue de prolonger les mandats présidentiels. Elle constitue une menace directe pour les régimes autocratiques au Cameroun, en Ouganda, au Rwanda et au Zimbabwe pour ne citer que ceux-là.
Prenons le Zimbabwe, par exemple. Des sondages d’opinions réalisés par le réseau Afrobaromètre de 1999 à 2005, ont montré que le degré de tolérance de la dictature est passé de 11% en 1999 à 2% en 2005 ! Des chiffres qui indiquent que le président Mugabe est en train de perdre toute légitimité. Et pour cause !

Il ne suffit plus donc aujourd’hui de se targuer d’avoir fait des progrès sur le plan de la bonne gouvernance, ou d’être « le fondateur de la nation ». Après tout, la Tunisie demeure l’un des pays les plus avancés en Afrique sur le plan du développement humain, et Kadhafi se prenait pour « le roi des rois » en Afrique. De son coté, Moubarak se considérait comme étant le dernier rempart contre le « «radicalisme islamique» en Afrique. Rien de cela n’a suffi. Ils ont été balayés par la soif de liberté de leurs concitoyens.
Dans un avenir que j’espère pas très lointain, ce qui reste de régimes autocratiques devrait suivre le sort de leurs protagonistes dans le monde arabe, à moins qu’ils n’initient des réformes démocratiques. Par exemple, au Cameroun, des manifestations ont été organisées à Yaoundé par des opposants. Les participants ont été vite dispersés. Mais ce n’est que partie remise. La prochaine manifestation contre la vie chère ou contre le chômage prendra presque à coup sur une tournure politique encore plus marquée.
Il faut qu’il y ait des pressions au niveau national et international pour que le président Paul Biya ne se représente pas pour un énième mandat présidentiel. Comme ce fut le cas du président Omar Hassan al-Bachir du Soudan qui vient d’annoncer qu’il ne se présentera pas aux élections de 2015. Il faut donc au moins s’attendre à des réformes ne serait-ce que timides pour prévenir les manifestations populaires. Des manifestations, qui, souhaitons-le, prendront des formes de mouvements sociaux pacifiques comme en Tunisie et en Egypte.

Biographie de Léonard Wantchékon

Léonard Wantchékon est un économiste béninois, professeur de Sciences Politiques et d'Économie à Princeton University. Il a enseigné à Yale (1995-2000) et New York University (2001-2011). Il a suivi ses études supérieures au Bénin, au Canada et aux USA ou il a obtenu un doctorat en économie a Northwestern University (1995). Ses thèmes de recherche portent notamment sur la démocratisation après les guerres civiles, la malédiction des ressources et le clientélisme électoral. Ses travaux sont parus dans les grands journaux academiques comme le American Polical Science Review, Quarterly Journal of Economics et World Politics. Dr Wantchekon etait militant dans les organisations de lutte pour la democratie au Benin de 1978 a 1986. Il est le fondateur de l'Ecole Africaine d'Economie, ou African School of Economics qui ouvrira ses portes en 2014 au Bénin.


www.ireep.org

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