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Sous Trump, les Arabes américains moins pressés de sortir du flou statistique


Sadaf Butt, de l'Alabama, ajuste son hijab dans un miroir à la 43e conférence annuelle de la Société islamique d'Amérique du Nord, le 1er septembre 2006, à Rosemont, en Illinois.

Le combat des Arabes américains pour se compter lors du recensement aux Etats-Unis n'a jamais été si proche d'aboutir mais l'heure n'est pas à la célébration: l'inquiétude qui a saisi les musulmans sous la présidence Trump a gâché la fête.

"Le climat politique actuel complique ce débat et nous fait tirer la sonnette d'alarme", assure à l'AFP Ibrahim Hooper, porte-parole du Council on American-Islamic Relations.

Depuis les années 90, des associations mènent un intense lobbying pour mettre fin au flou statistique qui entoure les Américains originaires du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord, aujourd'hui contraints de se définir comme "Blanc" ou "Noir" lors des recensements de population.

Après deux ans de réflexion, l'agence fédérale en charge de ces questions vient de faire un pas crucial dans leur direction en vue du prochain recensement de 2020.

Mardi, le Census Bureau a pour la première fois en un demi-siècle recommandé l'introduction d'une nouvelle catégorie "Moyen Orient-Afrique du Nord" qui s'ajouterait notamment à celles dédiées aux "Blancs", "Afro-Américains", "Asiatiques" ou "Hispaniques".

Selon le rapport de cette agence, cette introduction permettrait aux Américains originaires d'Egypte, du Liban ou du Maroc de s'identifier de "manière plus exacte" aux Etats-Unis, où les données ethniques irriguent de nombreuses statistiques officielles telles que le taux de chômage.

Contrairement à ce qui a cours en France --où les statistiques ethniques sont interdites--, les recensements aux Etats-Unis, qui ont lieu tous les dix ans, posent ainsi clairement la question "Quelle est la race de la personne", proposant de cocher une ou plusieurs cases parmi 15 options.

"Il ne fait aucun doute qu'il y a eu une sous-évaluation massive de notre communauté qui s'est traduite par une sous-représentation politique et un manque de financement de programmes qui lui sont spécifiquement dédiés", affirme à l'AFP Maya Berry, directrice exécutive de l'Arab American Institute.

La recommandation du Census Bureau, qui ouvre une période de consultation publique et devra être avalisée en 2018 par le Congrès, tombe toutefois à un moment critique pour les Américains originaires du Moyen-Orient.

Depuis son arrivée à la Maison Blanche, Donald Trump a soulevé un vent de panique dans cette communauté avec son décret migratoire, aujourd'hui suspendu, qui frappait sept pays à majorité musulmane.

Surtout, l'idée de s'identifier officiellement comme originaire du Moyen-Orient risque de ne pas être très populaire alors que le président américain avait assuré, pendant sa campagne, vouloir créer un registre musulman avant de faire machine arrière face au tollé.

"Nous ne devrions pas cacher nos origines mais nous sommes dans une situation où on peut craindre que notre propre gouvernement n'utilise cela contre nous", assure à l'AFP Jamal Abdi du National Iranian American Council.

Certains épisodes plus anciens aux Etats-Unis ont également alimenté ces craintes.

En 2004, trois ans après les attentats du 11-Septembre, une polémique avait éclaté quand le Census Bureau avait fourni aux autorités des données sur la localisation d'Américains ayant déclaré dans le recensement de 2000 avoir des "ancêtres" originaires du Moyen-Orient.

"Cela a créé une énorme fureur dans la communauté musulmane parce qu'ils avaient le sentiment que cela serait utilisé pour les surveiller et c'était d'ailleurs sans doute le but", expliquait récemment Matthew Snipp, professeur de sciences humaines à l'université de Stanford.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, le Census Bureau avait été accusé d'avoir aidé à identifier les Américains d'origine japonaise afin qu'ils soient placés dans des camps d'internement aux Etats-Unis.

"Il y a une inquiétude légitime sur la manière dont l'administration actuelle pourrait utiliser des données sur les communautés", convient Mme Berry, qui continue pourtant de soutenir le processus.

D'autres se montrent plus sceptiques et assurent qu'il faudra beaucoup pour vaincre les réticences. "Nous avons besoin que l'administration apporte des garanties en béton armé que ces informations ne seront pas détournées de leur usage", assure M. Abdi, sans se faire d'illusions. Pour de nombreuses personnes, ces garanties "tomberont dans l'oreille d'un sourd".

Avec AFP

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