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Rwanda : les rescapés du massacre de Kabarondo dénoncent leurs anciens bourgmestres


Des vêtements de certaines des personnes tuées durant le génocide du Rwanda pendent au-dessus de cercueils contenant les restes de plusieurs victimes dans un sanctuaire commémoratif à une église catholique à Ntarama, Rwanda, 4 Avril 2014.
Des vêtements de certaines des personnes tuées durant le génocide du Rwanda pendent au-dessus de cercueils contenant les restes de plusieurs victimes dans un sanctuaire commémoratif à une église catholique à Ntarama, Rwanda, 4 Avril 2014.

Vingt-deux ans plus tard, les rescapés du massacre perpétré à Kabarondo, durant le géncide au Rwanda, s'apprêtent à témoigner à Paris contre leurs autorités de l'époque, jugées à partir de mardi pour leur participation présumée au génocide.

"Dès que je m'approche de cette église, je deviens fou". Le 13 avril 1994, une semaine après le début du génocide au Rwanda, Jean-Damascène Rutagungira a vu toute sa famille massacrée dans l'église de son village de Kabarondo (est).

Ce cultivateur est prêt témoigner contre le bourgmestre (maire) de Kabarondo à l'époque des faits, Octavien Ngenzi, et son prédécesseur Tito Barahira.

"J'y ai perdu ma femme, mes enfants... toute ma famille", se lamente Jean-Damascène, en évoquant cette funeste église catholique. A ses yeux, la culpabilité des deux accusés ne fait aucun doute.

"S'ils n'avaient pas été là, il n'y aurait pas eu autant de morts", assène ce quinquagénaire tutsi, assis devant sa maison entourée de champs de maïs et de bananeraies.

Ce 13 avril au matin, depuis la place du marché bordée d'un terrain de football, située un peu plus haut sur la route principale, les miliciens hutu Interahamwe et la population se préparent à l'assaut.

Jean-Damascène, réfugié dans l'église, l'assure: Octavien Ngenzi et Tito Barahira sont alors aux côtés des tueurs.

Armés de pierres, les Tutsi tentent de résister. Mais ils ne peuvent s'opposer aux miliciens et militaires envoyés en renfort, et cette fois-ci équipés de grenades et d'armes à feu.

"Il y a eu beaucoup de morts. Il y avait des cadavres partout devant l'église", se remémore Jean-Damascène.

'C'est le moment de couper'

Les miliciens font ensuite sortir du bâtiment de briques les survivants et entreprennent de "séparer les Hutu des Tutsi". La mère de Jean-Damascène est tuée sous ses yeux.

Puis une autre femme est sortie de l'église. "Une veille femme qui s'appelait Joséphine Mukaruhigira", poursuit-il. "Elle s'est dirigée vers Tito Barahira en disant: +Ne me tuez pas, je suis hutu+".

Mais Tito Barahira "l'a poussée et elle est tombée sur le ventre. Et là, un Interahamwe l'a tuée d'un coup de massue sur la tête". "Je l'ai vu", martèle-t-il.

Preuve, selon lui, de l'influence de l'ancien bourgmestre, ce dernier a sauvé d'une mort certaine un Hutu dont la mère était tutsi. "Alors que tout le monde se faisait massacrer, cet homme n'a pas été tué car Tito Barahira l'a demandé", raconte-t-il.

Quant à Octavien Ngenzi, "il donnait des ordres" mais d'une manière plus discrète, accuse encore Jean-Damascène.

Après l'assassinat de la vieille femme, les miliciens ordonnent aux réfugiés de se mettre à genoux et de cacher leur visage. "Puis l'un d'eux a crié: +C'est le moment de couper+. Et ils ont commencé à tuer des gens à la machette", souffle-t-il.

Jean-Damascène parvient miraculeusement à s'enfuir. Il survit ensuite caché dans la forêt, jusqu'à ce que le Front patriotique rwandais (FPR) - l'ex-rébellion tutsi aujourd'hui au pouvoir - entre dans la zone fin avril.

'Ils ont donné les ordres'

Octavien Ngenzi et Tito Barahira nient tous deux les faits qui leur sont reprochés. Tout au plus, durant l'enquête, le premier a-t-il expliqué avoir été dépassé par la folie meurtrière et n'avoir pu s'opposer aux violences.

Un argument difficilement recevable pour les rescapés. Oreste Incimatata, qui était en 1994 curé de la paroisse de Kabarondo, estime que les deux hommes "étaient puissants" et "avaient beaucoup d'influence sur la population" de par leur statut de bourgmestre.

"Ils ont incité, ils ont donné les ordres et ils ont envoyé tuer", s'indigne le religieux. Richard Musoni, 38 ans, autre rescapé, appuie cette accusation.

Il affirme avoir vu Tito Barahira tuer quatre Tutsi pour inciter la population à faire de même. Au début du génocide, "les gens d'ici ne voulaient pas tuer les Tutsi", insiste-t-il.

Tutsi et Hutu patrouillaient ensemble pour s'opposer aux milices génocidaires, témoigne-t-il. Mais le 11 avril, "Barahira est arrivé avec une lance et a crié: +Pourquoi vous contentez-vous de détruire les maisons (des Tutsi)?+", relate-t-il.

Alors, "il a couru vers un groupe de jeunes et il les a tués lui-même", dénonce-t-il, en énumérant les noms des quatre victimes présumées.

Comme les autres survivants, Richard Musoni attend beaucoup de ce procès censé "servir de leçon aux plus jeunes". Mais certains, comme Oreste Incimatata, regrettent aussi que ce procès n'ait pas lieu au Rwanda.

Avec AFP

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