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Restrictions administratives pour les manifestations des partis de l’opposition au Cameroun


En lunettes noires, Sosthène Médard Lipot, Conseiller du Président du Mouvement pour la renaissance du Cameroun, le 29 mars 2016, lors d'une intervention musclée des forces de l'ordre venues interdire une conférence de presse au siège du MRC, le 6 mars 2

Au Cameroun, les partis politiques de l’opposition dénoncent les restrictions administratives autour de leurs manifestations publiques et réunions politiques après l'interdiction de rassemblements samedi et dimanche.

Dernier parti politique à s’en plaindre, le social democratic front (SDF), principal parti de l’opposition, n’a pas pu organiser une marche pour sensibiliser les populations sur le fédéralisme et l’unité nationale à Douala.

L’administration a évoqué le motif de trouble à l’ordre public, une décision récurrente des autorités administratives, que les partis politiques de l’opposition au Cameroun assimilent désormais à une restriction de leurs activités.

Le gouvernement n’a pas lésiné sur les moyens pour empêcher à Douala -capitale économique du Cameroun - la tenue d’une marche des militants du SDF.

Un jour avant, la marche avait pourtant été reportée par son organisateur, le député du SDF Jean Michel Nintcheu.

Malgré cela, des voitures de police et de gendarmerie anti-émeutes, des gendarmes armes au poing, sans oublier des centaines de policiers, ont été déployés au lieu dit "carrefour le pauvre", au quartier Bepanda, point de chute de la manifestation que projetait d'organiser le SDF.

Les barricades ont été également érigés par les forces de l’ordre et de sécurité, le long de l’itinéraire que devait emprunter les manifestants.

Dès les premières heures de la journée, les alentours du domicile du député de l’opposition Jean Michel Nintcheu à Ndogpasssi, à Douala, ont été transformés en véritable forteresse.

Connu pour sa détermination à s’opposer aux mesures administratives, Jean Michel Nintcheu a préféré cette fois-ci se référer à la justice afin de mobiliser ses militants dans la rue.

La déclaration rendue publique le 03 mars par le député Jean Michel Nintcheu, sur le report de la manifestation prévue le 4 mars 2017, à Douala, Cameroun. (VOA/Emmanuel Ntap)

La déclaration rendue publique le 03 mars par le député Jean Michel Nintcheu, sur le report de la manifestation prévue le 4 mars 2017, à Douala, Cameroun. (VOA/Emmanuel Ntap)

Les restrictions administratives à l’instar de la décision du sous préfet de Douala 5e, les partis politiques de l’opposition au Cameroun les enregistrent chaque année.

En cette année préélectorale, il y a déjà un signe d’agacement de ces derniers face à une administration qui paralyse leurs mobilisation sur le terrain.

"Les populations ont tendance à croire que l’opposition n’existe pas au Cameroun. Alors qu’en réalité, nous n’arrivons pas à nous mouvoir, à travailler, à expliquer notre programme d’action encore moins à revendiquer", s’indigne Parfait Aloys Mvoum, président de la circonscription électorale de Yaoundé 4 pour le SDF.​

Lors de la journée internationale de la femme célébrée chaque 8 mars avec faste au Cameroun, les militantes du SDF de sa circonscription avait souhaité manifester contre les coupures intempestives d’eau.

"Le sous-préfet n’a pas autorisé cette manifestation pourtant déclarée en ses services comme le préconise la loi sur les libertés d’associations en vigueur depuis décembre 1990 au Cameroun, explique Mme Mvoum, ajoutant que "le pouvoir de Yaoundé est frileux en matière de manifestations publiques des partis politiques de l’opposition au Cameroun".

Trouble à l’ordre public

Telle est la notion généralement reprise par les sous préfets et préfets pour refuser aux partis de l’opposition, la possibilité de tenir certaines réunions.

En 2015, 2016 et début de 2017, le Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC), un autre parti politique de l’opposition au Cameroun, a vu plusieurs de ses événements politiques interdits par les autorités administratives, parfois musclée comme le 29 mars 2016.

Sosthène Médard Lipot, conseiller du Président National du MRC, a été molesté par les forces de l’ordre ce jour-là. Sa photo à même le sol, en costume, a fait le tour des réseaux au Cameroun : "c’est une violation par le Cameroun de la charte de l’union africaine sur la gouvernance et la démocratie".

M Lipot relate les faits.

"Nous avons été surpris que le sous-préfet vienne nous interdire de tenir une conférence de presse dans les locaux de notre siège. Il y a eu des arrestations de 60 personnes, de la brutalité, et nous avons été arrosés avec des canons à eau", regrette t-il.

Comme si la peine du MRC durait toujours, le conseiller du Président revient d’une mission dans la ville d’Eseka où s’est produit un déraillement d’un train voyageurs.

"Au motif que le sous-préfet n’était pas sur place, son adjoint a refusé de me remettre le récépissé de déclaration d’une manifestation publique que le MRC entend organiser le 23 mars prochain dans la ville d’Eseka", révèle t-il à VOA Afrique.

L’Union des populations du Cameroun (UPC), le plus vieux parti politique de l’opposition, passe aussi par les mêmes travers pour obtenir la tenue des réunions ou manifestations publiques. Le Président de l’UPC, Victor Onana, refuse de croire qu’il s’agisse là d’une simple coïncidence pour l’opposition camerounaise.

"Les sous-préfets sont plutôt des supplétifs du parti au pouvoir. Ce qui fait que les partis politiques de l’opposition au Cameroun sont assez maltraités. Même pour les grands partis comme l’UPC, il y a toujours des sous-préfets qui se croient obligés de restreindre nos activités. L’un d’eux a essayé de le faire tout récemment", explique M Victor Onana.

Victor Onana, président de l'union des populations du Cameroun, un parti politique de l’opposition au Cameroun, le 4 mars 2017. (VOA/Emmanuel Ntap)

Victor Onana, président de l'union des populations du Cameroun, un parti politique de l’opposition au Cameroun, le 4 mars 2017. (VOA/Emmanuel Ntap)

Toutefois, depuis le retour de la démocratie en 1990, l’opposition et le gouvernement ne s’entendent pas sur les pouvoirs dévolus aux sous-préfets et préfets en matière d’autorisation des réunions et manifestations publiques au Cameroun.

Les spécialistes du droit pensent qu’il y a un sérieux problème d’interprétation de la loi qui se pose avec comme conséquences, des traitements inégaux des partis politiques au Cameroun.

"On peut effectivement constater qu’il n’y a pas symétrie entre le parti au pouvoir et les partis de l’opposition quand il s’agit d’organiser des réunions et manifestations. Le régime légal qui a été énoncé en décembre 1990, dans le cadre des lois sur les droits et libertés est un régime de déclaration", précise le professeur Eric Mathias Owona Nguini, politologue enseignant à l’université de Yaoundé 2.

Il ajoute que le point de divergence repose dans "l’appréciation de ce que c’est que la déclaration ou alors l’autorisation. Les partis politiques de l’opposition estiment qu’il suffit de déclarer sa manifestation pour la tenir. Ce que réfute les autorités administratives", explique M Owona Nguini.

Professeur Eric Mathias Owona Nguini, enseignant, Politologue à l'université de Yaoundé 2, Cameroun, le 4 mars 2017. (VOA/Emmanuel Ntap)

Professeur Eric Mathias Owona Nguini, enseignant, Politologue à l'université de Yaoundé 2, Cameroun, le 4 mars 2017. (VOA/Emmanuel Ntap)

Emmanuel Jules Ntap, correspondant à Yaoundé

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