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En pleine récession économique, le Nigeria poursuit les grands groupes pétroliers en justice


Une installation Chevron de pétrole sous construction à Escravos, dans la riche région du delta du Niger de pétrole du Nigeria, 17 août 2010. (epa/ GEORGE Esiri)

Une installation Chevron de pétrole sous construction à Escravos, dans la riche région du delta du Niger de pétrole du Nigeria, 17 août 2010. (epa/ GEORGE Esiri)

Le gouvernement nigérian, qui accuse de grands groupes pétroliers d'avoir exporté illégalement pour 17 milliards de dollars de brut entre 2011 et 2014, a comparu vendredi devant la cour de Lagos, pour un premier procès contre ENI Agip (Italie), Total (France) et Chevron (Etats-Unis).

Ce premier procès concerne les exportations non déclarées, faites par Total E&P Nigeria Limited, Nigeria Agip Oil Company et Chevron vers les Etats-Unis, pour une somme de 12,7 milliars de dollars (57 millions de barils), selon le gouvernement.

"L'audience de ce matin s'est surtout concentrée sur les demandes de non-lieu de Total" et de Chevron, a expliqué Fabian Ajogwu, avocat du gouvernement d'Abuja, précisant que ces deux requêtes avaient été rejetées par le juge.

"Aujourd'hui, nous voulons montrer que le procès est lancé et que (les compagnies) devront répondre à ces accusations", a déclaré l'avocat à l'AFP. Les audiences reprendront le 25 octobre.

En juillet dernier, le président Muhammadu Buhari, fraîchement élu sur la promesse d'éradiquer la corruption endémique du pays, avait bloqué 113 bateaux pétroliers des eaux territoriales nigérianes, les accusant d'exporter du pétrole non déclaré.

Son gouvernement a ensuite mandaté des sociétés d'audit américaines pour comparer le nombres de barils déclarés à l'exportation des côtes nigérianes avec les quantités déclarées à l'importation dans les ports américains, chinois et norvégiens.

L'enquête a conclu que "la baisse (remarquée dans les revenus de l'Etat) était en grande partie due à la non-déclaration ou la sous-évaluation des exportations de brut par les plus grandes compagnies d'hydrocarbures qui opèrent au Nigeria", selon les documents de l'accusation.

La justice se concentre dans un premier temps sur les exportations illégales de 57 millions de barils vers les Etats-Unis et qui concernent Total, ENI Agip et Chevron.

Shell (Grande-Bretagne/Pays-Bas) doit également comparaître dans les semaines à venir, ainsi que 11 autres compagnies dont le gouvernement n'a pas encore donné le nom.

Selon le procès-verbal que s'est procuré l'AFP, où seul Total est cité, le gouvernement demande à l'opérateur français 245 millions de dollars de dommages et intérêts, avec 21%d'intérêt par année d'impayés, jusqu'à ce que la somme totale soit versée".

- Croisade anticorruption -

Aucune des nombreuses compagnies internationales contactées par l'AFP, n'a souhaité commenter. "Nous ne ferons pas de déclaration, étant donné que le litige est déjà porté devant la justice", a expliqué Isabel Ordonez, porte-parole de Chevron.

Selon une source proche du dossier, les compagnies pétrolières ne préfèrent pas rentrer en confrontation directe avec le gouvernement nigérian pour l'instant, et se disent confiantes des suites étant donné que ces accusations "ne sont pas fondées".

"Il faut expliquer au gouvernement que ce n'est pas le moment de décourager les investisseurs étrangers", explique le porte-parole d'un grand groupe, sous couvert d'anonymat.

Selon les chiffres de l'OPEP publiés début août, le Nigeria produit 1,5 million de barils par jour - contre 1,78 million pour l'Angola -, et accuse une chute de 21,5% par rapport au mois de janvier (soit un manque à gagner de 41.300 barils par jour), notamment à cause des insurrections de groupes rebelles dans la région pétrolifère du Delta.

Ces attaques régulières régulières sur les installations off-shore ou sur les pipelines stratégiques, ont entraîné le pays dans une grave crise économique, accentuée par la chute du prix du baril de pétrole, qui représente 75% des recettes de l'Etat.

Le géant africain, désormais en récession, est étranglé par une pénurie de devises étrangères, et les investissements étrangers ont chuté de -75% au deuxième trimestre, par rapport à la même période l'année dernière.

"Personne ne peut extraire 400.000 barils de brut et en déclarer 300.000 sans connexions politiques", explique Dolapo Oni, conseiller en énergie pour Ecobank Group. "Regardez les dates, ça correspond exactement au gouvernement précédent" celui de M. Buhari, engagé dans une croisade anti-corruption contre ses opposants politiques.

"Au Nigeria, les exportations de barils sont négociées, car nous n'avons pas d'outils de mesure métrique", note l'analyste qui vante le système appliqué au Emirats Arabes Unis, où "un compteur inscrit sur un écran le nombre de barils qui sortent de terre".

"Ici, on négocie des milliards comme sur la place du marché", se désole M. Oni. "Ces compagnies peuvent se permettre d'être en procès pendant des années. Cette plainte est surtout un outil de négociations pour le gouvernement pour ne pas payer ses dettes."

Une source au sein de la compagnie Eni Agip note d'ailleurs que "ces accusations datent du mois de mars. Notre filiale au Nigeria avait réclamé un paiement d'environ 160 millions de dollars".

Avec AFP

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