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Nigeria : les violences peules se déplacent dans le sud-est, en plein Biafra


Une manifestation en soutien au leader pro-Biafra Nnamdi Kanu, le 1er décembre 2015 à Abuja. (REUTERS/Afolabi Sotunde - RTX1WMPV)

Une manifestation en soutien au leader pro-Biafra Nnamdi Kanu, le 1er décembre 2015 à Abuja. (REUTERS/Afolabi Sotunde - RTX1WMPV)

Les bergers peuls ont lancé leur attaque à l'aube, juste après les prières du matin à Nimbo, un paisible village où l'on cultive l'igname et la papaye, non loin de Nsukka, dans le sud-est du Nigeria. Dans un premier temps, les paysans n'y ont pas cru.

Cela fait des années que les éleveurs peuls, nomades et musulmans, et les cultivateurs chrétiens, sédentaires, s'affrontent sur les droits de paturâge, dans le centre du Nigeria. Mais pas dans cette région.

Quand ils ont vu une vingtaine de jeunes hommes dévaler la colline et se faufiler entre les palmiers, tirant en l'air avec leurs AK-47 et brandissant des machettes, ils ont compris qu'il y avait lieu de s'inquiéter.

"Nous avons commencé à entendre le bruit des balles, dans tous les sens. Ils ont tué tellement de gens", raconte Kingsley Oneyebuchie, un fonctionnaire de 31 ans.

"Ils ont tiré sur un de mes frères, ils ont utilisé un couteau, pour mon père..." poursuit-il, torse-nu, sur son lit d'hopital à Nsukka.

"Pour moi, ils s'y sont pris à la machette (...) ils ont cru que j'étais mort", lâche-t-il en parcourant du doigt une cicatrice d'une vingtaine de centimètres sur son crâne.

En tout 10 personnes sont mortes, lors de l'attaque du 25 avril. Et beaucoup d'autres, comme lui, ont été blessés.

Conflits ethniques

Les bergers peuls se sont aventurés plusieurs fois dans le sud-est du Nigeria ces derniers mois.

L'attaque la plus meurtrière a eu lieu à 200 km de là, à Agatu, dans l'Etat de Benue. C'était en février, et des centaines de personnes - des fermiers chrétiens pour la plupart - auraient été tués.

Le bain de sang rappelle une page sombre de l'histoire du Nigeria, quand les Igbos, des chrétiens pour la plupart, originaires du sud-est, ont commencé à être pris pour cible par les Haoussas et les Peuls, dans le nord musulman.

Ces conflits ethniques ont mené à deux coups d'Etat puis à la guerre civile, quand les Igbos ont décidé de faire sécession et de créer la République indépendante du Biafra dans le sud-est, en 1967.

La guerre du Biafra a duré trois ans. Environ un million de d'Igbos sont morts, de faim pour une grande partie, à cause d'un blocus drastique imposé par le pouvoir central.

Près de 50 ans plus tard, la seule solution, pour les villageois igbos, à ces récentes attaques, reste la création d'un Etat indépendant.

"Nous avons besoin de savoir que là, c'est chez les Igbos, et là, chez les Peuls", estime M. Oneyebuchie. "Nous voulons qu'ils quittent notre territoire, pour que nous soyons libres".

Selon l'Indice du Terrorisme Mondial, les bergers peuls ont tué 1.229 personnes en 2014, ce qui en fait le "quatrième groupe terroriste le plus meurtrier" de la planète.

La plupart de ces exactions ont eu lieu dans la "Middle belt" du Nigeria, une zone de tension, dans le centre, entre musulmans du nord et chrétiens du sud.

Aujourd'hui, le déplacement des attaques peules en plein territoire Igbo, dans le sud-est, sert d'argument aux partisans d'un Biafra indépendant, pour qui il s'agit de la preuve que cette région n'est pas protégée par l'Etat fédéral.

'Un second génocide'

Le président Muhammadu Buhari, un Peul du nord, a tardé à condamner les violences commises par les bergers. Il a fini par déclarer, fin avril, avoir ordonné à la police et à l'armée "de prendre les mesures nécessaires pour arrêter le carnage".

"J'attends toujours que ce gouvernement mette en place une politique ferme qui ne tolère pas les massacres en séries", a dénoncé récemment le prix Nobel de littérature Wole Soyinka.

Le groupe Peuple Indigène du Biafra (IPOB) milite depuis des années en faveur d'un Etat indépendant. L'arrestation de son chef, Nnamdi Kanu, l'année dernière, a mobilisé des dizaines de milliers d'Igbos dans le sud-est et a rendu populaire ce mouvement jusqu'ici très marginal.

"Buhari a ouvert la voie à un seconde génocide au Biafra", clame l'IPOB, à la suite des violences peules.

A Nimbo, les paysans sont moins alarmistes mais ils sont inquiets. Le village est désert et des cadenas flambant neufs ornent désormais les portes de bois des maisons en torchis.

"On n'a pas arrêté de se plaindre au gouvernement, mais on ne nous aide pas", se plaint de sa voix rauque Thaddeus Okenwa, un fermier de 65 ans qui cultive le manioc.

"S'ils peuvent nous donner notre indépendance, allons-y! On ne veut pas d'une guerre, mais (les violences peules) pourraient nous y contraindre. Parce qu'on ne peut pas se sentir étranger dans sa propre maison".

Avec AFP

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