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Les habitants du nord-est du Nigeria face aux traumatismes et aux peurs causés par Boko Haram


Des soldats nigérian tiennent le drapeau de Boko Haram à Damasak, Nigeria.

Des soldats nigérian tiennent le drapeau de Boko Haram à Damasak, Nigeria.

Stress post-traumatique, dépressions, psychoses, addictions, anxiétés, crises de panique ou phobies: les cas relevant de la psychiatrie ont explosé ces dernières années dans le nord-est du Nigeria depuis le début de la guerre et que le groupe jihadiste Boko Haram sème le chaos dans la région.

L'unité psychiatrique de Maiduguri, la capitale de l'Etat de Borno, a accueilli 58.000 patients "avec des troubles relatifs au conflit", indique à l'AFP le docteur Ibrahim Adam Mshelia.

Ce soldat, assis sur un lit au fond de la grande chambre d'hôpital, est l'un d'eux. Il tient fermement un petit livre de prières entre ses mains, et répète dans le vide son nom, son rang et son numéro de matricule de l'armée nigériane.

Puis il se lève d'un bond, et raconte son histoire, les yeux rivés sur le ventilateur à l'autre bout de la pièce, avec le regard droit et vide de ceux qui en ont trop vu.

Le militaire raconte qu'il a été pris dans une embuscade de Boko Haram, et que plusieurs de ses collègues ont été tués ce jour-là. Une balle l'a blessé à la jambe et il n'est plus jamais retourné au combat depuis.

Il a d'abord remplacé l'adrénaline de la guerre par la bière et le cannabis, avant de trouver un certain apaisement dans les anxiolytiques prescrits à l'hôpital.

Les infirmiers expliquent qu'il était très violent lors de son admission, mais a réussi à calmer ses esprits au bout d'une semaine.

"Pendant la guerre, quand on fait la guerre, c'est très bien pour un homme d'être un homme, de prouver qu'il est un vrai homme, pour combattre son ennemi", tente d'expliquer le soldat.

Ses pensées se bousculent, sa voix déraille. Il s'excuse. "C'est ce qu'on ressent quand on est au milieu d'un combat que l'on aurait jamais pu imaginer avoir à affronter dans sa vie...".

Unique centre psychiatrique

Le conflit provoqué par Boko Haram a fait au moins 20.000 morts depuis le début de l'insurrection islamiste en 2009. Mais les médecins de cet hôpital psychiatrique affirment avoir reçu en consultation trois fois ce nombre. Et encore, ce n'est qu'une infime partie du problème: l'hôpital de Maiduguri est l'unique centre psychiatrique dans tout le nord-est du Nigeria, une région plus grande que la Grande-Bretagne.

Quelque 2,6 millions de personnes ont dû fuir leur maison. Beaucoup ont vu des êtres chers être massacrés ou égorgés. Leurs habitations, partir en fumée. Des milliers de femmes ou de jeunes filles ont été enlevées, des dizaines de milliers vivent avec la peur de l'être un jour. Beaucoup d'enfants sont devenus orphelins, d'autres ne savent même pas où se trouvent leurs parents.

Francis Zamdai, un infirmier spécialiste en addictologie, explique que la dépendance aux drogues, autres conséquences des troubles mentaux, touche désormais toutes les couches de la société: fonctionnaires, soldats, agriculteurs, chômeurs...

Les patients qui viennent pour des consultations externes attendent leur tour sur des bancs. Les infirmières, vêtues de longs hijabs blancs, remplissent des dossiers.

Pendant ce temps, les patients hospitalisés dorment ou restent assis en silence sur leur lit, jouent au billard ou au ping-pong dans la salle de jeux. Le centre inspire le calme.

Mais une fois sortis, les patients auront besoin de traitement et de soutien pendant encore très longtemps, prévient le docteur Mshelia.

"Même si la guerre se termine, ses conséquences seront durables (...) pendant 30 ou 50 ans", estime le psychiatre.

Près de 1,5 million de personnes ont trouvé refuge dans la grande ville de Maiduguri. Mais les médecins craignent que même ceux qui ont pour l'instant réussi à affronter les traumatismes causés par l'exil et les violences, ne craquent lorsqu'ils rentreront enfin chez eux.

D'autre part, la consommation de drogues, qui viennent bien souvent calmer les angoisses et la douleur, s'est généralisée dans l'Etat du Borno. Leur trafic est facilité par des frontières poreuses et un système judiciaire défaillant.

La cocaïne, l'héroïne ou les méthamphétamines circulent désormais dans la région. Des substances que le docteur Mshelia n'avait jamais vues auparavant.

A l'extérieur de l'hôpital psychiatrique, des ONGs apportent un soutien psychologique, notamment dans les nombreux camps de déplacés que compte la ville. Les femmes, victimes d'agressions sexuelles, de mariages forcés ou mères d'enfants non-désirés peuvent se confier. Mais tout le monde s'accorde à dire qu'il y aurait besoin de beaucoup plus.

Le soldat, lui, s'en remet à son livre pour trouver la paix et sa voie entre le bien et le mal. "Que Dieu bénisse mes forces, qui m'ont enseigné l'art de la guerre, qui ont appris à me battre", lit-il à voix haute.

Pourtant, la vraie guerre, il n'a pas pu l'affronter, et souhaiterait qu'elle n'ait jamais existé.

"Tout ce que je voulais, c'était pouvoir vivre avec ma famille, en paix", lâche-t-il.

Avec AFP

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