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Le "cauchemar" des médias turcs pris entre deux feux la nuit du putsch


Les Turcs saluent leur président Recep Tayyip Erdogan alors qu'il quitte sa demeure en voiture à Istanbul, le 17 juillet 2016.

Les Turcs saluent leur président Recep Tayyip Erdogan alors qu'il quitte sa demeure en voiture à Istanbul, le 17 juillet 2016.

Les médias turcs ont été pris entre deux feux dans la nuit du putsch raté en Turquie, pour finalement jouer un rôle crucial dans le maintien au pouvoir du régime Erdogan qui tente pourtant de les museler depuis des années.

Dans les locaux de la télévision publique TRT, la présentatrice Tijen Karas a été mise en joue par des mutins qui venaient d'investir les lieux, forcée de lire en direct une déclaration sur la prise de contrôle du pays par les factieux.

Après leur raid sur la télévision publique, les mutins ont investi les locaux du grand groupe de presse kémaliste Dogan, propriétaire notamment du quotidien Hürriyet et de la chaîne CNN-Türk.

"Ils nous ont attaché les mains dans le dos et nous ont dit de ne poser aucune question. Ils nous ont ensuite enfermés dans une pièce, dont ils nous ont extraits pour lire le texte (...) à l'écran, la peur devait se lire dans mes yeux, et j'avais les lèvres qui tremblaient", se souvient Mme Karas.

"Cela a été un cauchemar", dit-elle.

Mustafa Cambaz, photographe au quotidien pro-gouvernemental Yeni Safaz, a lui été abattu par des soldats mutins à cause de ses appels à la mobilisation de la population sur les réseaux sociaux.

Mais les médias ont aussi contribué à l'échec du coup d'état, en relayant les appels au peuple du président Recep Tayyip Erdogan

C'est CNN-Türk qui a diffusé les premiers messages d'Erdogan. Le chef d'Etat, qui a contacté la chaîne par téléphone portable a appelé ses compatriotes à descendre dans la rue pour faire obstacle au coup d'Etat.

La riposte rebelle ne s'est pas fait attendre: "Ils sont entrés dans le bâtiment, et je les ai entendus dire à mes collègues d'interrompre les programmes", raconte la présentatrice de la chaîne, Basak Sengül, qui avait jusque là tenu l'antenne avec calme et professionnalisme.

"Patriotisme"

Pendant un moment, l'écran de CNN-Türk est resté vide, avec en fond sonore quelques rafales d'armes à feu et des bruits de rixes.

A Hürriyet, la descente rebelle a laissé sur les murs des impacts de balles. "C'est peut-être mieux de les laisser pour ne pas oublier la nuit du 15 juillet", dit son rédacteur en chef, Sedat Ergin.

Le fournisseur de télévision numérique et câblée Digiturk a vécu un scénario similaire.

D'autres journalistes ont été eux pris à partie par les partisans d'Erdogan. Selçuk Samiloglu, correspondant de Hürriyet à Istanbul, et Kenan Sener, reporter de CNN-Türk à Ankara, ont été violemment agressés par des manifestants loyalistes alors qu'ils couvraient les événements.

Hospitalisé, le premier a rapporté qu'il avait failli être jeté par-dessus bord depuis un pont.

M. Erdogan est régulièrement sous le feu des critiques pour ses attaques contre la presse. Depuis son arrivée au pouvoir il y a 13 ans, la Turquie a dégringolé à la 151e position sur 180 dans le classement mondial de RSF sur la liberté de la presse.

Le chef d'Etat est aussi très méfiant envers les réseaux sociaux. Il y a pourtant eu recours pour s'adresser directement à la population et l'appeler à résister.

"Le putsch n'a pas seulement été télévisé, mais aussi tweeté et diffusé en direct sur Facebook, alors que les putschistes n'ont pu censurer que la télé publique", relève Emre Kizilkaya, coordinateur de l'édition numérique de Hürriyet.

RSF a appelé les dirigeants turcs à saisir l'occasion pour tourner la page.

"Les grands médias d'information, comme le reste de la société turque, ont donné cette nuit la preuve de leur attachement aux principes démocratiques", a relevé son secrétaire général, Christophe Deloire.

"Il est temps que les autorités en prennent acte et cessent de traiter les voix critiques comme autant de traîtres et de terroristes. Le renforcement de la cohésion nationale passera par le respect des libertés fondamentales, dont la liberté de la presse", a-t-il plaidé.

Le Premier ministre, Binali Yildirim, a salué samedi les médias pour leur "patriotisme" et présenté ses excuses pour les attaques qui les ont visés.

Avec AFP

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