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La libération des "filles de Chibok", illustration des divisions de Boko Haram


Le vice-président du Nigeria Yemi Osinbajo a reçu les filles de Chibok libérées par le groupe Boko Haram à Abuja, au Nigeria, 13 octobre 2016.

Le vice-président du Nigeria Yemi Osinbajo a reçu les filles de Chibok libérées par le groupe Boko Haram à Abuja, au Nigeria, 13 octobre 2016.

La libération jeudi d'un groupe des "filles de Chibok", au lendemain d'un attentat sanglant visant des civils à Maiduguri, illustre selon des experts les divisions du groupe jihadiste nigérian, sous forte pression militaire.

- Un 'comportement schizophrène'?

Les événements de cette semaine "démontrent un comportement schizophrène, dans un contexte où le groupe est totalement divisé", estime Yan St-Pierre, consultant en contre-terrorisme au Modern security consulting group, basé à Berlin.

Début août, le groupe État islamique (EI), auquel Boko Haram a prêté allégeance en mars 2015, a en effet désigné un nouveau chef pour l'Afrique de l'Ouest, Abou Mosab Al Barnaoui. Un camouflet pour le leader Abubakar Shekau, qui se retrouve à la tête d'une faction du groupe de plus en plus affaiblie.

En acceptant d'échanger 21 lycéennes de Chibok, dont l'enlèvement avait provoqué une émotion mondiale et qui constituaient un atout de négociation précieux, Shekau démontre que son groupe a "besoin de ressources, humaines ou financières", analyse M. St-Pierre, en référence aux informations sur un échange de quatre combattants contre les 21 jeunes filles, kidnappées avec plus de deux cent de leurs camarades d'école en avril 2014.

- Un mouvement affaibli?

"Le mouvement est bien plus éparpillé qu'à l'époque du kidnapping de Chibok, où Boko Haram contrôlait une grande partie du territoire" dans le nord-est du Nigeria et dans les zones frontalières du Lac Tchad, note Omar Mahmood, chercheur en sécurité à l'Institute for Security Studies (ISS, dont le siège est en Afrique du Sud).

L'armée nigériane a lancé début octobre l'opération "Forest Storm" (tempête forestière), visant la forêt de Sambisa, bastion de la faction d'Abubakar Shekau.

Alors que l'aviation multiplie les raids aériens, l'armée de terre a encerclé la zone pour affamer les combattants en empêchant tout ravitaillement. Depuis deux semaines, de nombreux communiqués officiels annoncent la saisie de centaines de têtes de bétail, "supposées appartenir au groupe terroriste".

Les attaques conduites par la faction Shekau sont surtout aujourd'hui des pillages dans les zones rurales, les combattants se déplaçant parfois à vélo, selon des sources locales. Ils kidnappent hommes, femmes et enfants pour les forcer à rejoindre leurs rangs, alors qu'à ses débuts, la secte islamiste fondée par le charismatique Mohammed Yusuf s'appuyait sur des discours religieux rigoristes.

Car Boko Haram n'a cessé, selon les spécialistes, de se transformer, s'adaptant en fonction des contre-offensives de l'armée ou des soutiens dont il pouvait bénéficier.

Il est ainsi passé d'une secte islamiste rigoriste à un mouvement se revendiquant d'Al-Qaida en 2010, puis faisant allégeance à l'EI en 2015.

- Jihad ou guerre civile?

"Au début, jusqu'en 2009, on était sincère dans notre combat pour le jihad, et nous voulions vraiment établir un état islamique" dans le nord-est du Nigeria, confie à l'AFP un ancien combattant du groupe.

"Mais après les violences des forces de sécurité, (...) notre combat s'est transformé en vengeance", raconte le jeune homme, en référence à la féroce répression d'un soulèvement du groupe en 2009.

Dans une enquête réalisée auprès de 119 anciens combattants du groupe, Anneli Botha, spécialiste du terrorisme à l'ISS, et Mahdi Abdile, directeur de recherche pour Finn Church Aid (basé en Finlande), relèvent que "57% des anciens membres interrogés, ont exprimé un désir de vengeance pour expliquer, en partie ou totalement, leur volonté de rejoindre Boko Haram".

Désir de revanche visant avant tout l'armée nigériane, "brutale, sans merci et cruelle", selon les ex-combattants.

Pour Nathaniel Allen, chercheur au Nigeria Social Violence Research Project de l'université américaine John Hopkins, le passage de l'insurrection jihadiste à la guerre civile s'est aussi opéré lorsque des milices civiles ont été organisées pour lutter contre Boko Haram.

"L'insurrection peut-elle être victorieuse en s'attaquant aux civils?", s'interroge le chercheur, soulignant que les mouvements jihadistes ont besoin d'un soutien de la population.

C'est en tout cas l'un des reproches qui a été fait à Shekau par l'Etat Islamique, dénonçant les massacres de populations musulmanes dans la région du Lac Tchad. Comme l'attaque, non revendiquée, qui a fait huit morts mercredi dans un taxi collectif à Maiduguri, capitale de l'Etat du Borno, "berceau" de Boko Haram.

Les "filles de Chibok", dont près de 200 sont toujours captives, sont en quelque sorte devenues le symbole d'une insurrection vieillissante, alors qu'un nouveau Boko Haram, plus inspiré par l'EI, semble désormais s'établir dans le sud du Niger voisin et sur les contours du Lac Tchad, multipliant les attaques contre des cibles militaires et ravivant les slogans anti-occidentaux.

Avec AFP

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