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En Guinée-Bissau, le port de Cacheu exhume la mémoire de l'esclavage


Cacheu, en Guinée-Bissau. Photo prise par Ilsa Sá, boursière YALI.

Cacheu, en Guinée-Bissau. Photo prise par Ilsa Sá, boursière YALI.

Le tout nouveau Mémorial de l'esclavage et de la traite négrière veut placer la Guinée-Bissau sur la carte du tourisme mémoriel, à l'image de l'île de Gorée, au Sénégal.

Les manches relevées aux biceps, l'homme blanc à moustache et casquette marque au fer rouge le nom du propriétaire sur l'épaule droite de l'esclave nue, mains liées, à genoux. Dès l'entrée du mémorial de Cacheu, en Guinée-Bissau, ce dessin illustre la dureté de la traite atlantique.

Bordée de palmiers et d'un blanc éclatant, la façade du tout nouveau Mémorial de l'esclavage et de la traite négrière tranche avec les murs humides et le décor négligé de cette ville côtière qui, fortifiée par les Portugais au XVIème siècle, fut la capitale de l'ancienne colonie portugaise.

Aujourd'hui, la ville est silencieuse comme le cours du fleuve qui la borde.

"Dans ce bâtiment, des produits locaux et européens étaient échangés contre des hommes. Plusieurs objets en témoignent", raconte Cambraima Alanso Cassama, coordonnateur du Mémorial pour le compte de l'ONG bissau-guinéenne à l'origine du projet de mémorial.

Dans la salle d'exposition permanente, les visiteurs, encore rares en cette saison des pluies, découvrent des colliers faits de bois et de clous dans lesquels les esclaves étaient enserrés deux par deux.

Ce projet veut placer la Guinée-Bissau sur la carte du tourisme mémoriel, à l'image de l'île de Gorée, au Sénégal, lieu de pèlerinage obligé pour les chefs d'Etat en visite et pour de nombreux Africains-Américains en quête de leurs racines.

Dans la cour extérieure, une immense marmite rouillée offre un aperçu des conditions de vie des esclaves.

"Malgré sa taille, elle ne suffisait pas à les nourrir tous. Les parts étaient très petites et les plats basiques, car il fallait cuisiner vite pour reprendre le travail", explique Joachim Lopes, un des huit jeunes guides.

A l'étage, la boutique propose des tee-shirts et des casquettes frappés d'une chaîne, le logo du lieu.

Attraction touristique

"Nous sommes bien en phase avec le projet de l'Unesco "La route de l'esclave", qui souhaite relier tous les lieux associés au parcours de la traite, commente Eloi Coly, responsable de la Maison des esclaves de Gorée. "L'histoire racontée à Gorée devrait être racontée partout ailleurs où se trouvent d'autres sites de mémoire".

"Malgré une importance contestée dans le commerce d'esclaves, Gorée est une plaque tournante du tourisme au Sénégal, visitée par plusieurs présidents des Etats-Unis", souligne Djiguatte Amédé Bassène, du Centre africain de recherches sur les traites et les esclavages (CARTE), rattaché à l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar. "Ailleurs en Afrique, d'autres pays se disent: Pourquoi pas nous?"

Le mémorial de Cacheu - d'un coût d'environ 580.000 euros financé à 90% par l'Union européenne - a une vocation touristique importante, souligne Alfredo Caldeira, responsable des archives de la Fondation Mario Soares associée au projet, "mais l'essentiel est surtout de permettre à ces peuples de retrouver une mémoire et une dignité".

Si cette mémoire longtemps enfouie remonte aujourd'hui à la surface, Cacheu le doit aussi à de lointains enfants du pays.

L'idée du mémorial a germé en 2010 lors du premier Festival "Quilombola" de Cacheu., qui fait référence aux "quilombos", communautés formées au Brésil par des esclaves en fuite : des Brésiliens et des Antillais étaient alors venus sur la terre de leurs ancêtres, identifiée grâce à des analyses ADN.

"Ils nous ont raconté leur histoire. Beaucoup de gens ont pleuré ce jour-là. Certains se sont demandé s'ils n'étaient pas des parents. On a dansé, on s'est embrassé, on s'est serré la main", raconte Augusto Joao Correia, enseignant au lycée Domingos Mendonça.

'Traite industrielle'

L'édifice multiséculaire du mémorial, réhabilité en trois ans par des architectes portugais, fut d'abord le siège de la Casa Gouveia, compagnie coloniale qui pratiquait toutes sortes de commerces, dont celui d'esclaves.

"L'objectif est de montrer que Cacheu fut le premier lieu où les Européens pratiquèrent la traite transatlantique comme une industrie", explique Alfredo Caldeira.

Premiers Européens à explorer les côtes africaines puis à développer la traite transatlantique, les Portugais ont été les plus grands négriers de cette période. Selon les historiens, sur plus de 11 millions d'esclaves déplacés d'Afrique aux Amériques, quelque cinq millions l'ont été par le Portugal et le Brésil, devant la Grande-Bretagne et la France.

Mais l'héritage est toujours menacé en Guinée-Bissau, pays très pauvre soumis à une instabilité politique chronique. A une centaine de mètres du mémorial, un hôtel rose saumon de quatre étages est récemment sorti de terre, mais des ossements ont été détruits lors des travaux, selon les défenseurs du patrimoine. Sur la rive du fleuve, le "ponton du non-retour", d'où les esclaves quittaient le continent, d'après la tradition, est en partie effondré, dissimulé sous les cordages et les filets de quelques pirogues de pêche.

Avant le mémorial, une trace de ce passé douloureux figurait sur le billet de 500 pesos. On y voyait des esclaves arrivant en file indienne sur une plage pour embarquer sur deux caravelles à l'horizon. Mais ce rare souvenir de la traite s'est évanoui avec le passage de la Guinée-Bissau au franc CFA en 1997.

Avec AFP

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