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Génocide rwandais : l'accusé Barahira ou le front du refus


L'avocat français Richard Gisagara, qui représente la Rwandaise Constance Mukabazayire, le parti de la défense, arrive au palais de justice à Paris, France le 10 mai 2016.

L'avocat français Richard Gisagara, qui représente la Rwandaise Constance Mukabazayire, le parti de la défense, arrive au palais de justice à Paris, France le 10 mai 2016.

Il secoue la tête pour marquer son désaccord. D'une voix douce, raconte sa journée presque ordinaire, ce 13 avril 1994 à Kabarondo, où des milliers de Tutsi on été massacrés. Aux assises de Paris, l'ancien bourgmestre, Tito Barahira, nie toute participation au génocide.

Depuis le début de son procès mi-mai, il campe un refus têtu. Cet homme imposant de 65 ans, cheveux et moustache grisonnants, est toujours calme. Diminué par la maladie -il est dialysé trois fois par semaine -, il somnole parfois, mais est concentré et méthodique quand vient son tour de s'expliquer.

Avec son successeur à la tête de la commune, Octavien Ngenzi, Barahira est accusé d'avoir participé au génocide des Tutsi, notamment au massacre de milliers de personnes réfugiées dans l'église du village le 13 avril.

Plusieurs témoins ont décrit leur ancien dirigeant comme un homme "brutal". Certains l'ont vu haranguer les tueurs, les inciter à "travailler pour assurer la sécurité", c'est-à-dire à tuer des Tutsi après l'attentat contre l'avion du président hutu Juvénal Habyarimana le 6 avril 1994, qui fut le signal déclencheur des massacres à travers le pays.

Il a nié avoir participé à une réunion préparatoire avant le massacre de l'église, nié aussi toute violence envers les Tutsi. Mais il reconnaît être allé au village dans l'après-midi du 13 avril.

"Herbe pour les veaux"

"Je suis resté chez moi jusqu'à 15 heures. Puis j'ai pris une brouette pour aller chercher de l'herbe pour les veaux. Arrivé à la route asphaltée, j'ai vu un groupe de réfugiés qui parlaient de la fumée sortant du toit de l'église", raconte-t-il.

Alors, il se "dépêche de couper l'herbe" et se rend au village, à quelque 4-5 km de son domicile. A son arrivée il voit "beaucoup de gens", discute avec un petit groupe devant la municipalité, juste en face de l'église. "On m'a dit qu'un groupe de militaires avait attaqué l'église. On m'a dit qu'il y avait eu des morts et des blessés", précise-t-il.

Il voit des "tôles brulées", des "gens tristes". A ce moment de la journée, les récits des rescapés décrivent un chaos de douleurs et de chagrin. La résistance des réfugiés, qui étaient plus de 3.500 dans l'église selon l'abbé, avait duré des heures. Assaillis par des militaires et des miliciens extrémistes Interahamwe, ils avaient répondu aux grenades et coups de fusil par des pierres et des briques.

Plusieurs avaient été découpés à la machette en tentant de fuir. Des dizaines étaient morts ou avaient été blessés par des grenades jetées par le toit de l'édifice qui s'embrasait. Les enfants hurlaient, les hommes valides tentaient encore de répliquer au fusil-mitrailleur installé dans les caféiers voisins. Vers 16H00, l'air est chargé de poudre et de sang.

Il a "remis l'électricité"

A quelques dizaines de mètres de là, Barahira discute avec des habitants "pour comprendre ce qui se passe". Puis il aperçoit près de la paroisse le chef de la société Electrogaz, pour laquelle il travaille depuis plusieurs années. Il l'accompagne en voiture jusqu'au transformateur qui dessert la commune en électricité: un agent "s'est suicidé" en se jetant sur les câbles électriques et "il faut réparer". Lui n'y connaît rien et ne fait "que passer les outils".

Evoquant lui-même les gens qui l'accusent d'avoir été parmi les tueurs à l'église, d'avoir encouragé le massacre, il déplore d'une voix égale un "mensonge", une "calomnie". Prend le temps de rappeler son amitié avec des Tutsi, les services rendus entre voisins, la "peine" qu'il a eu en apprenant dans ce tribunal la mort de gens qu'il estimait.

La nuit va tomber, il est presque 18 heures, l'heure du couvre-feu. A l'église, les armes se sont tues, les portes ont été enfoncées, les tueurs ont achevé les blessés à la machette. Pour Barahira, à 40 km de là, il est l'heure de rentrer, mission accomplie: il avait "remis l'électricité".

Avec AFP

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