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Entretien exclusif avec le Premier ministre de Côte d'Ivoire: Guillaume Soro


Le Premier ministre Guillaume Soro au stade de Bouaké le 3 octobre 2010

Le Premier ministre Guillaume Soro au stade de Bouaké le 3 octobre 2010

Le chef du gouvernement ivoirien sortant…ou entrant ? nous a reçue tôt ce matin dans sa suite aux accents historiques, dans le luxueux hôtel Willard Intercontinental à Washington, tout près de la Maison Blanche. L'ex-rebelle, le Premier ministre, le député, le prochain président (?), l’homme, Soro, a exposé sa vision de l’économie, de la justice, de la politique en Côte d'Ivoire durant ce tête-à-tête de trente minutes avec Lamia Gritli.

Guillaume Soro revient tout juste de New York où il a représenté la Côte d’Ivoire à la dixième session des Etats parties au Traité de Rome.

« Nous avons fait une déclaration pour dire que dès que la prochaine Assemblée nationale ivoirienne sera mise en place, nous allons procéder avec diligence à la ratification du Traité », a lancé d’emblée le Premier ministre Soro, qui a également eu des entretiens avec le procureur général de la Cour pénale internationale, Luis Moreno Ocampo.

Les relations entre la Côte d’Ivoire et Washington sont au beau fixe. M. Soro a rappelé le soutien des Etats-Unis durant le bras de fer Gbagbo-Ouattara. Il dit avoir obtenu les assurances de Susan Rice, ambassadeur des Etats-Unis à l’ONU et de Johnnie Carson, le sous-secrétaire d’état américain aux affaires africaines, « pour appuyer le gouvernement ivoirien démocratiquement élu et légitime » dans sa marche vers le progrès.

Relance économique

La lourde dette de la Côte d’Ivoire, estimée à 6 mille milliards de Francs CFA, a aussi été au centre des entretiens avec les officiels américains. « Notre Etat fait de gros efforts en terme de réformes et de bonne gouvernance pour atteindre le point d’achèvement de l’initiative PPTE », a-t-il déclaré.

Guillaume Soro était particulièrement fier des bilans d’étapes que son gouvernement dresse chaques trois mois pour évaluer l’impact de son action sur le quotidien des Ivoiriens. Surtout après la récente crise politique, marquée, dit-il, par une récession. « Les banques et les deux ports ont rouvert, aujourd’hui une gendarmerie et une police se sont offert le luxe de sécuriser les législatives du 11 décembre. Et le FMI qui a considéré que la Côte d’Ivoire devrait face à une décroissance économique de -8,4% a dû réviser à la baisse ses chiffres à -4,5%.

Que fait le gouvernement pour déstructurer le monopole des ressources du très riche Grand Nord ivoirien aux mains des ex-Forces Nouvelles qui imposent des taxes notamment sur le coton et d’autres richesses locales ?

« On a rétabli l’unicité des caisses de l’Etat, il ne devrait donc plus avoir de taxes parallèles aux impôts prélevés par l’Etat. Je suis allé dans le Nord pour mettre en place l’administration qui avait disparu, nous avons redéployé la police, les gendarmeries, les douanes et les militaires. Aujourd’hui, il n’y a plus d’ex-rebelles ou Forces Nouvelles, c’est la douane régalienne de l’Etat de Côte d’Ivoire qui fait les prélèvements »

Laurent Gbagbo et la réconciliation nationale : « M. Gbagbo mérite d’être à la CPI »

Rétablir la cohésion sociale du pays…n’est pas toujours une tâche facile. Le processus de réconciliation nationale est au point mort depuis le transfèrement fin novembre de l’ancien président Laurent Gbagbo à la CPI. Ses partisans du FPI ont suspendu leur participation à cet exercice en signe de contestation et demandent la libération de leur leader.

Pour le Premier ministre Soro, pas la peine de parler d’arrestation controversée : l’ancien président a été arrêté, traité avec dignité et transféré à la CPI là où il aura un procès juste et équitable. Et de renchérir : «Si en 2000 la CPI était intervenue après le massacres d’Ivoiriens et les tueries du général Guei et sa famille etc, peut-être que l’on n’aurait pas connu les victimes de 2010, Il faut stopper l’impunité et c’est la responsabilité de l’Etat de Côte d’Ivoire. M. Gbagbo est l'auteur de tragédies, 3000 morts, il mérite d’être à la CPI.»

L'ancien président ivoirien Laurent Gbago

L'ancien président ivoirien Laurent Gbago

Guillaume Soro martèle depuis quelque temps que « toute personne inculpée par la CPI de quel que bord que ce soit, sera livrée par le gouvernement ».

Que feriez-vous, Monsieur le Premier ministre, si votre nom est sur la liste d’Ocampo ? « Madame, ne vous inquiétez pas, je ne suis pas inquiet ! Je ne suis pas juge, la CPI a le droit, la liberté et le soutien du gouvernement pour faire toutes les investigations sur l’ensemble du territoire. S’il s’avère que quelqu’un est inculpé, il sera transféré ».

L’impunité n’est pas un vœu pieux pour Guillaume Soro, même si les Ivoiriens attendent toujours que justice soit faite depuis les exactions commises par les Forces Nouvelles en 2002, l’attentat contre son avion en 2007, (dont on ne connait pas toujours les auteurs) ou les récentes exactions dans l’Ouest, notamment. « En 2000, il y a eu des tueries, en 2002 une rebellion, mais on a eu une loi d’amnistie et un accord politique qui a absout les faits. En 2010, nous avons constaté malgré cette loi et ces accords politiques, que certains passent outre la volonté du peuple pour faire le pardon et la réconciliation » a expliqué Guillaume Soro.

Il a rappelé que les Forces Nouvelles ont demandé pardon. « Quand j’ai été nommé Premier ministre en 2007, publiquement j’ai demandé pardon à la Nation ivoirienne pour tous les torts qui ont été causés par mon fait ou par le fait d’autres personnes. Parce qu’on ne peut pas être un dirigeant politique sans nuire quelques fois. Celui qui dit qu’il a été dirigeant politique et qu’il n’a jamais nui…il ment ! »

Premier ministre ? Vice-président ? Ou futur président ?

Le RDR, le parti du président Ouattara va dominer de manière écrasante le prochain Parlement qu’il promet démocratique et consensuel, après la victoire aux récentes législatives du 11 décembre. Alassane Ouattara devrait à présent procéder à la formation d’un gouvernement et choisir un Premier ministre.

Est-ce que vous restez, Guillaume Soro ? « Je suis à la disposition du président de la République seul élu, c’est à lui de former son gouvernement et je suis à sa disposition pour toute responsabilité qu’il voudra bien me confier »

Et s’il choisissait d’honorer sa promesse faite au PDCI : désigner un chef de gouvernement dans ses rangs? Même réponse.

Et si comme certains le pensent le président Ouattara optait pour l’idée très « in » en Afrique en ce moment : modifier la constitution pour créer un poste de vice-président qui vous sera confié ? Même réponse, avec un sourire.

En tout cas celui qu’on surnommait le jeune Che dans sa tendre jeunesse, dit qu’il n’a jamais planifié son avenir…malgré tout, et malgré un CV solide comme tout le monde sait et le rappelle : à 39 ans il est perçu par plusieurs comme le vrai héros de la crise ivoirienne : celui qui a osé forcer la main à Laurent Gbagbo et ouvert la porte à la démocratie. Ministre de la Défense, Ministre d’Etat à 31 ans, Premier ministre à 35 ans. « Ce n’est pas une stratégie, ce n’est pas une planification, ni une programmation. A chaque jour suffit sa peine ! », lance Guillaume Soro…le Conquérant ? (comme d'autres l’ont surnommé). Le Premier ministre réplique qu’il ne se laisse pas distraire par ces propos. « Si je n’avais pas existé, il y aurait quelqu’un d’autre qui aurait accompli peut-être mieux les missions que je suis en train d’accomplir ».

Le Premier ministre Guillaume Soro et le procureur de la CPI Luis Moreno-Ocampo à Abidjan en octobre 2011

Le Premier ministre Guillaume Soro et le procureur de la CPI Luis Moreno-Ocampo à Abidjan en octobre 2011

Le Premier Ministre dit qu’il n’est pas question de créer son propre parti. Ni de se présenter à la présidentielle de 2015 ou 2020. « A chaque jour suffit sa peine. Je suis Premier ministre, je vais bientôt siéger à l’Assemblée nationale, ce sont déjà des tâches prenantes pour penser à une présidentielle dans cinq ou dix ans, en se rasant le matin devant mon miroir. »

D’ailleurs le Premier ministre Guillaume Soro admet qu’il n’a même pas le temps d’être tout simplement… Guillaume Soro. « Commencer la politique à 20 ans, vous n’avez pas le temps de construire une vraie famille, de vous consacrer à vous-mêmes. Nous avons perdu notre jeunesse » dit avec regret, Guillaume Soro.

Il devait quitter tout de suite après notre entretien, direction Atlanta pour une cérémonie de remise de diplômes dans une Université.

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