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En Tunisie, la parole est aux victimes de la dictature


Un Tunisien marchent lors d'un rassemblement un an après la fin de la dictature à Tunis, Tunisie, le 17 décembre 2013.

Un Tunisien marchent lors d'un rassemblement un an après la fin de la dictature à Tunis, Tunisie, le 17 décembre 2013.

Homicides, viols, torture... Près de six ans après sa révolution, la Tunisie va publiquement donner la parole aux victimes de la dictature, une étape "historique" de la transition démocratique.

C'est avec une dizaine de témoignages, retransmis en direct sur plusieurs radios et télévisions jeudi et vendredi à partir de 20H30 (19H30 GMT), que les Tunisiens vont pour la première fois être confrontés à l'étendue des violations commises ces dernières décennies, principalement sous les régimes du père de l'indépendance Habib Bourguiba (1957-1987) et du président déchu Zine El Abidine Ben Ali (1987-2011).

"Un moment historique que nos enfants et nos petits-enfants étudieront dans les livres" d'histoire, s'est félicitée Sihem Bensedrine, la présidente de l'Instance Vérité et Dignité (IVD), qui organise ces auditions.

Catharsis nationale

Ces séances seront l'occasion pour "l'opinion publique de savoir ce qui s'est passé (...) et de comprendre pourquoi il ne faut pas que ces violations se reproduisent, afin de protéger notre pays, de l'unifier, de nous réconcilier", a souligné Mme Bensedrine.

Créée en 2013, l'IVD a pour mission, en cinq ans maximum, d'identifier les responsables des violations des droits de l'Homme commises entre le 1er juillet 1955 et le 31 décembre 2013. Elle doit faire en sorte qu'ils rendent des comptes, mais aussi réhabiliter les victimes et leur octroyer réparation.

L'instance dispose de très larges pouvoirs et a --en principe-- un accès total aux archives publiques. Les crimes dont elle peut être saisie vont de l'homicide volontaire à la torture, en passant par le viol, les exécutions extrajudiciaires, la privation de moyens de subsistance et la violation de la liberté d'expression.

Jeudi et vendredi, chaque victime aura de 30 à 45 minutes pour s'exprimer. Les témoignages devraient couvrir plusieurs époques et émaner d'hommes et de femmes "de différentes familles politiques" et de "diverses régions", selon Mme Bensedrine.

Sur les plus de 62.000 dossiers reçus par l'IVD, près du quart ont été déposés par des femmes. Une proportion conquise de haute lutte, explique Ibtihel Abdellatif, à la tête de la commission femmes de l'IVD.

Les violences sexuelles constituant une large partie des violations à leur encontre, beaucoup de Tunisiennes n'avaient au départ pas osé braver le tabou.

"Alors (...) nous sommes allés dans l'intérieur du pays, surtout dans les villages", pour exhorter les femmes à faire connaître leur histoire, a raconté Mme Abdellatif. A la clôture du dépôt des dossiers, le taux était passé de 5% de plaignantes à 23%.

Près de 11.000 victimes ont en tout déjà été auditionnées à huis clos par l'IVD, qui a étudié les expériences d'autres pays en matière de justice transitionnelle comme l'Afrique du Sud et le Maroc.

'Eviter que l'histoire se répète'

Ce travail de mémoire colossal n'a pas été sans peine.

Car à ce jour, "les détracteurs de la justice transitionnelle, ceux qui n'ont pas souhaité une rupture en 2011, sont encore à l'oeuvre", a dit lors d'un récent congrès Antonio Manganella, directeur du bureau local d'Avocats sans frontières (ASF).

M. Manganella a notamment évoqué un projet de loi proposé par le président Béji Caïd Essebsi. Toujours au Parlement, ce texte prône la "réconciliation" avec les personnes condamnées pour corruption en échange d'un remboursement.

"Il y a encore beaucoup de réticences de la part des institutions de l'Etat à collaborer avec l'IVD", a-t-il regretté, jugeant en particulier "nécessaire que le ministère des Finances collabore avec l'instance pour la mise en place et le financement du Fonds de la Dignité, destiné à octroyer les réparations aux victimes".

Ajoutant à la complexité de la tâche, l'IVD a été agitée par des dissensions internes qui ont fait les choux gras des médias, et Mme Bensedrine, une célèbre opposante sous Ben Ali elle-même victime d'exactions, est une figure clivante.

Le concept de justice transitionnelle a en outre été assimilé par de nombreux Tunisiens à de simples demandes de dédommagement financier de la part de militants, surtout islamistes. Beaucoup de victimes ont été affectées par les commentaires sarcastiques comme "Alors, à combien le kilo d'activisme?", a rappelé Mme Abdellatif.

Or "la justice transitionnelle est une chance (...), un outil extrêmement puissant pour éviter le retour en arrière", a insisté M. Manganella. "C'est probablement l'enjeu le plus important et sans doute le plus difficile à réaliser: celui (...) d'éviter que l'histoire se répète".

Avec AFP

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