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Au nord du Nigeria, ferveur et divisions autour du "tombeau des saints"


Célébration de dix ans du sultan Muhammad Sa'ad Abubakar III, à Sokoto, Nigeria 10 avril 2016

Célébration de dix ans du sultan Muhammad Sa'ad Abubakar III, à Sokoto, Nigeria 10 avril 2016

A Sokoto, vieille cité du nord du Nigeria, les pèlerins doivent traverser trois pièces, un vestibule puis un couloir de 200 mètres de long pour arriver au tombeau d'Ousmane Dan Fodio, l'un des grands noms de l'histoire de ce pays, et de deux de ses fils.

Dans la pièce faiblement éclairée, une douzaine de visiteurs sont assis en prière, leurs paumes retournées et levées à hauteur de poitrine, demandant la bénédiction du saint. Une vieille femme mendie, assise contre un mur en terre replâtré.

En 1804, Ousmane Dan Fodio, un érudit réformiste, avait déclaré la guerre sainte (jihad) contre des chefs traditionnels tyranniques. Il est considéré comme un saint par beaucoup de musulmans au Nigeria et en Afrique de l'Ouest.

Cette guerre sainte avait abouti à la création du Califat de Sokoto, un Etat islamique qui s'étendait sur la majeure partie du nord du Nigeria actuel et sur une partie des pays voisins, le Niger et le Cameroun.

Parmi le flot de pèlerins qui viennent se recueillir sur la tombe, Sammani Yusuf, un marchand de tissus, a fait 500 kilomètres depuis la ville de Kano (nord) pour prier pour que sa mère malade se rétablisse et pour que son commerce prospère.

"Allah est partout mais les tombes de saints sont sacrées et ils intercèdent en notre faveur pour qu'Allah réponde à nos prières", explique M. Yusuf à l'AFP.

Un autre pèlerin, Asma'u Lawwali, est convaincu que sa prière pour avoir un enfant a été exaucée grâce à sa visite au tombeau de Dan Fodio.

"Tous les gens que vous voyez ici sont venus demander son intercession. Quand vous priez Allah, votre requête est exaucée grâce à la sainteté" de Dan Fodio, confirme Isa Abubakar, guide des lieux.

- divisions idéologiques -

La figure de Dan Fodio est aussi invoquée par les responsables politiques. Dans un récent discours, le vice-président nigérian Yemi Osinbajo a cité en exemple sa condamnation de la corruption et de l'extrémisme.

Mais Abubakar Shekau, le chef du groupe jihadiste Boko Haram, dont l'insurrection très meurtrière a dévasté le nord-est du Nigeria depuis sept ans, s'est aussi référé à Dan Fodio à plusieurs reprises dans ses messages vidéo. Shekau a d'ailleurs proclamé un califat dans les territoires sous son contrôle en 2014.

Signe des tensions qui agitent la communauté musulmane divisée en plusieurs obédiences dans la région, des religieux conservateurs critiquent le pèlerinage au tombeau de Dan Fodio.

La wahhabisme, courant sunnite ultra-conservateur dominant en Arabie Saoudite, a fait une percée depuis les années 1980 dans le nord du Nigeria, également sunnite mais majoritairement de tradition soufie.

La Ligue islamique mondiale, financée par les Saoudiens, a installé un bureau à Sokoto pour diffuser ses idées, condamnant les visites des tombeaux de saints et les prières d'intercession comme du polythéisme et de l'idolâtrie.

"L'intercession des saints a une base théologique dans l'islam", rétorque le guide Isa Abubakar.

Les wahhabites "critiquent l'intercession avec le prophète (Mahomet) sur son tombeau à Médine", et donc "ce n'est pas surprenant qu'ils disent la même chose voire pire" à propos des pèlerinages sur celle de Dan Fodio, relève un autre guide, Muazu Abdurrahman.

En 2012, des islamistes salafistes liés à Al-Qaïda avaient détruit des tombes de saints musulmans à Tombouctou, au Mali, condamnant les idoles.

Une telle destruction apparaît cependant impensable à Sokoto, du fait de la stature de Dan Fodio, "qui a lutté pour un islam pur et pour la justice", estime M. Abdurrahman. "Même ceux qui désapprouvent la visite de son tombeau le révèrent".

Avec AFP

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