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Attaque de Ouagadougou : des forces de sécurité sous-équipées et mal coordonnées


Les forces de sécurité patrouillent, samedi 16 janvier 2016, après l'attaque qui a fait au moins 26 morts à Ouagadougou. (Lamine Traoré, Radio Omega)

Les forces de sécurité patrouillent, samedi 16 janvier 2016, après l'attaque qui a fait au moins 26 morts à Ouagadougou. (Lamine Traoré, Radio Omega)

Certaines sources sécuritaires vont jusqu'à parler de "gros cafouillage".

Renseignements mal exploités, problèmes de coordination, équipement insuffisant : l'attaque jihadiste inédite à Ouagadougou a mis en lumière les défis auxquels sont confrontées les forces de sécurité burkinabè en pleine reconstruction, certaines sources sécuritaires allant jusqu'à parler de "gros cafouillage".

Si le Burkina n'avait jamais connu une attaque d'une telle ampleur (29 morts), le pays se savait menacé : il avait subi récemment plusieurs attaques à ses frontières et les infiltrations de groupes en provenance du Mali étaient connues. L'ambassade de France déconseillait d'ailleurs aux voyageurs de se rendre dans une grande partie du pays.

De nombreux témoins de l'attaque de vendredi 15 janvier ont critiqué les forces de sécurité qui ont tardé plusieurs heures avant d'intervenir : les premiers arrivés sur place - certains par conscience professionnelle, sans y avoir été envoyés par leur hiérarchie - étaient très mal équipés, assurent ces témoins.

"Les policiers avaient des vieilleries, mais on aurait dit que les armes des jihadistes sortaient de la boîte. Ça brillait. Ils avaient des doubles chargeurs", souligne Lucien Trabi, un survivant blessé d'une balle dans l'épaule.

"Nos hommes avaient envie d'en découdre. Nous avons été formés pour cela", affirme une source au sein de la gendarmerie. "On avait un problème de matériel : pas d'appareils de vision nocturne, pas de boucliers balistiques, pas de matériel d'effraction" pour ouvrir les portes.

Défi pour Kaboré

La réforme des forces de sécurité est un des principaux chantiers du président Roch Marc Christian Kaboré, premier civil élu président depuis l'indépendance dans un pays à l'histoire émaillée de coups d'Etat.

Élu en novembre, investi fin décembre, il n'a pas encore eu le temps de véritablement gouverner ce pays pauvre de 18 millions d'habitants. Le gouvernement de transition issu du soulèvement populaire d'octobre 2014 a essentiellement expédié les affaires courantes pendant un an, après 27 années de régime Blaise Compaoré.

Armée respectée sur le continent sous l'ère Compaoré, militaire de carrière qui la choyait, celle-ci est actuellement en pleine restructuration, notamment à la suite de la dissolution du Régiment de sécurité présidentielle (RSP), l'unité qui a perpétré le putsch raté de septembre.

Vendredi, l'attaque a commencé à 19 h 40 et les forces de sécurité, en faible nombre, ne sont arrivées que plus de deux heures plus tard, à distance de l'hôtel Spendid et du café-restaurant Cappuccino, épicentres de l'attaque.

"Il y a eu un gros problème de coordination. On ne savait pas qui devait faire quoi, il n'y avait pas de communication entre les différentes unités. Le ministre de l'Intérieur en personne a dû se rendre sur les lieux pour coordonner les actions", souligne une source sécuritaire.

Les gendarmes d'élite burkinabè, faute de matériel, ont attendu l'arrivée des forces spéciales françaises basées en banlieue de Ouagadougou dans le cadre de l'opération Barkhane de lutte contre les groupes jihadistes au Sahel, selon une autre source. Une partie de ces forces spéciales étaient au Mali et il a fallu les attendre.

Services "désarçonnés"

Finalement, l'assaut sur l'hôtel Splendid où, croyait-on alors, se trouvaient les jihadistes, a débuté vers 1 h du matin. Mais les terroristes avaient déjà quitté les lieux, non sans avoir piégé certaines portes avec des grenades, et la sécurisation de l'hôtel a pris plusieurs heures.

Une source politique souligne que la dissolution du RSP a pesé à plusieurs niveaux. Si le RSP était une armée dans l'armée honnie par la population pour ses excès, il constituait néanmoins une véritable force opérationnelle.

Le RSP avait son unité antiterroriste bien entraînée et bien équipée. Mais selon une source militaire, une bonne partie de cet équipement a été dispersée lors de sa dissolution.

Son chef, le général Gilbert Diendéré, emprisonné pour avoir pris la tête du putsch visant à renverser le régime de transition démocratique, était l'homme qui gérait les situations de crise mais aussi les services de renseignement.

Disposant de moyens importants, il avait mis en place un réseau lui permettant de contrôler le pays et de disposer de renseignements sur les groupes jihadistes dans la sous-région. Le général et son réseau avaient été mis à contribution par divers pays, dont la France, lors de prises d'otages et d'attaques à travers le Sahel.

"Tout le service de renseignement burkinabè a été désarçonné" depuis son arrestation, estime la source politique.

Selon une source gouvernementale, des renseignements sur l'attaque de vendredi sont remontés dans l'appareil sans qu'ils soient traités ou utilisés correctement. Il est toutefois impossible de dire qu'ils auraient permis de prévenir l'attaque: des cas similaires d'informations non utilisées ont déjà été soulignés après d'autres attaques dans le monde.

Reste que samedi, lors d'un conseil des ministres extraordinaire, le gouvernement décidait la mise en place "urgente d'une Agence nationale de renseignement".

Avec AFP

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