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Côte d’Ivoire : Le rétro-développement s’installe


En Afrique de l’Ouest, plus de 10 ans de conflits ont entraîné l’apparition d’un nouveau terme, un néologisme anglais, « de-development » soit, en français, le « rétro-développement » ou le développement à rebours, une notion bien pessimiste. Mais comme l’indique le chef de notre bureau régional en Afrique de l’Ouest Nicolas Colombant, ce néologisme reflète bien la réalité sur le terrain.

Des jeunes gens - âgés pour la plupart d’une vingtaine d’années - se démènent au milieu des voitures dans le quartier financier d’Abidjan, la capitale économique ivoirienne. Ils s’agitent devant les voitures, pointant du doigt un parking libre, dans l’espoir que le véhicule se garera et que le conducteur, reconnaissant, leur donnera quelques pièces. S’ils étaient plusieurs il y a quelques années, aujourd’hui, des dizaines se précipitent au milieu de la circulation. Parmi eux, Jacques Guigi, forcé de rejoindre le groupe à la mort de son père, pour survivre.

Les jeunes gens vivent dans la terreur des CECOS, unités spéciales de la police chargées notamment de les disperser. Les autorités avaient songé à régulariser leurs activités, mais comme beaucoup de projets concernant le marché informel, il n’a pas abouti. Les jeunes gens vivent donc dans l’incertitude, accusés, souvent à tord, de crimes alors que nombreux sont de bonne foi. Dans un autre quartier d’Abidjan, des adolescents se livrent à des activités nettement moins innocentes. Ces jeunes gens se disent apprentis mécaniciens, mais en fait, leur principale activité est d’ériger des barrages à l’heure de pointe, pour ensuite soi-disant « prévenir » les automobilistes qu’ils ne peuvent pas passer.

Ailleurs en Afrique de l’Ouest, les coupeurs de route sont plus agressifs et exercent d’autres chantages. Certains placent par exemple des planches armées de clous sur la chaussée et refusent de les retirer tant qu’ils n’ont pas reçu de « pourboire » des conducteurs. Un autre phénomène prolifère à Abidjan : Celui des vendeurs de rue. A tous les carrefours, dans tous les embouteillages, ils se précipitent en nombre record vers les véhicules captifs.

A l’approche de la Coupe du Monde de foot, la pacotille prend les couleurs de l’équipe nationale et sa mascotte, l’éléphant, est omniprésente. Les conducteurs et leurs passagers peuvent également acheter d’innombrables denrées, depuis les lunettes de soleil jusqu’aux tapis, en passant par les jouets et les parapluies. Une bonne partie de ces marchandises a transité par le port d’Abidjan où les dockers se livrent à toutes sortes de trafics. Mais la vie est dure pour les vendeurs de la rue, victimes des intempéries, d’une concurrence effrénée, et de nombreux rackets, dont ceux de la police.

Serge Zadi cherche à gagner sa vie honnêtement. Mais de nombreux jeunes ivoiriens ne suivent pas le même chemin, et la criminalité est en hausse. On signale de plus en plus d’attaques à main armée contre des véhicules coincés dans les embouteillages. Les restaurants mal gardés sont également ciblés. Des gangs extorquent des fonds aux sociétés, magasins et restaurants. La menace est directe : s’ils ne versent pas quelque chose, leurs établissements pourraient être visés lors des prochaines émeutes politiques. Dans ces conditions, de plus en plus de patrons « oublient » de verser leurs impôts au gouvernement. L’Etat de droit s’effrite, c’est le rétro-développement, le développement à rebours qui s’installe.

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